Des otages inconscients, donc heureux

Il y a près de deux mille cinq cents ans, dans La République, le philosophe grec Platon racontait le sort d’hommes emprisonnés dans une grotte depuis leur naissance. « Pour les hommes ainsi enchaînés, les ombres des choses seraient la vérité même, et ils ne la verraient absolument que dans les ombres. » Chacun de ces captifs est sous le regard de surveillants qui lui font croire que les ombres projetées sur un mur sont la réalité et les empêchent d’accéder à la lucidité. Dans cette fameuse « allégorie de la caverne », les surveillants sont aussi des illusionnistes qui maintiennent chacun de leurs prisonniers dans un état de passivité et de dépendance vis-à-vis d’une réalité projetée. Ce flot permanent d’images hypnotise les détenus au point de leur ôter toute envie de s’échapper, de s’évader pour devenir libres. Toute ressemblance avec la société actuelle est… flagrante. Dans le monde de la désinformation, sous perfusion des géants médiatiques du système, les gens sont enchaînés, comme jamais à des illusions.

L’internet était un espoir de développement de l’intelligence et de partage du savoir. Il est devenu massivement un outil de diffusion de futilités, de niaiseries puériles. Il y demeure tout de même des ilôts de qualité. Mais pour la tendance majeure, c’est comme si on avait encapsulé l’immense troupeau humain dans un miroir déformant qui est aussi une glace sans tain. Le reflet de la réalité est devenu, dans la tête de milliards de médiocres, plus important que la réalité elle-même. L’un des symptômes du mal qui les frappe est la frénésie pour la photo souvenir. Une boulimie visuelle encouragée par les smartphones qui permettent de photographier et de stocker quasiment à l’infini ces images et de les partager instantanément aux quatre coins de la planète. Quatre-vingt-quinze millions d’images sont échangées chaque jour sur Instagram, l’application de partage de photos et vidéos de Facebook, par ses deux milliards d’utilisateurs. Ce qui compte, ce n’est pas l’instant mais sa capture numérique. Le présent ne prend sens que sous la forme d’un souvenir pixellisé. A quoi sert-il d’avoir fait l’ascension du Kilimandjaro si l’on n’a pas posté la photo sur Facebook ou Twitter ? Même le contenu de l’assiette est désormais photographié, au grand dam des restaurateurs. Partout sur la planète, une épidémie frappe les clients qui, lorsque le plat arrive, sortent leur smartphone pour l’immortaliser et le poster sur les réseaux sociaux. Un partage illusoire qui fait de l’assiette un simple trompe-l’œil, puisque l’essentiel, l’émotion ressentie par les papilles, n’est pas numérisable, sans parler de la convivialité d’être ensemble à table. Ce qui prime est donc l’hologramme de la vie. L’image du réel prend le pas sur le vécu. La mode des selfies renvoie de manière saisissante aux ombres projetées sur les parois de la caverne de Platon.

Dans La République, Platon écrit à propos du prisonnier de la caverne qui ne perçoit que des ombres : « Et si on l’obligeait à regarder le feu lui-même, est-ce que les yeux ne lui feraient pas mal et ne voudrait-il pas s’en détourner pour revenir à ce qu’il est dans ses forces de regarder ? Et ne jugerait-il pas que ce qui est pour lui immédiatement visible est en fait plus clair que ce que l’on veut lui montrer ? ».

Au son de cette fausse promesse selon laquelle « sur Internet on peut avoir accès à tout puisque tout est gratuit », les gens peu regardants sur la qualité de ce qu’ils voient accourent jusqu’à la grotte où ils finiront emmurés, tels les enfants ensorcelés par le joueur de flûte dans le conte des frères Grimm. En réalité, comme le dit l’adage : « Si vous ne payez pas pour quelque chose, vous n’êtes pas le client, vous êtes le produit ». C’est le prix à payer. En entrant dans le réseau, nous scellons, sans le savoir, un pacte avec le diable : notre identité numérique contre des services en libre accès, toujours plus personnalisés. Aujourd’hui déjà, un internaute ne voit pas les mêmes résultats de recherche qu’un autre. Il ne voit pas non plus les mêmes publicités, ni les mêmes articles sur un portail d’informations, ne dispose pas des mêmes offres commerciales que son voisin. En lui proposant uniquement des articles, des vidéos ou des sites censés refléter ses goûts, les algorithmes pourraient bien « enfermer » l’internaute dans des entonnoirs. Des conséquences complètement contraires à l’esprit initial du Web, qui, de lien en lien, devait élargir le champ des connaissances.

Pour maintenir les gens au fond de la caverne, leur est vendue la grande illusion : celle de ne plus jamais être seuls, parce que le réseau va tous nous connecter. Sauf que c’est l’exact inverse qui s’est produit. « L’hyperconnexion donne le sentiment d’être tous reliés aux dépens des frontières, des cultures, des langues…, alors que nous sommes enfermés, chacun, dans un univers virtuel, coupés du réel », écrit l’anthropologue américaine Shelly Turkle dans Alone Together. Nous sommes effectivement tous ensemble, mais seuls. Contrairement aux apparences, le Web n’est pas réputé pour avoir fait naître une nouvelle solidarité. Sauf dans les luttes sociales et politiques (mouvement des Gilets jaunes, agriculteurs…). C’est au moins ça.