Analyse et leçons de Crans-Montana

Les images – rendues visibles grâce aux réseaux sociaux – du comportement des clients du bar-discothèque Le Constellation à Crans-Montana nous ont tous laissé stupéfaits, montrant ces gens filmant le début d’incendie (encore alors maîtrisable) accompagné d’exclamations déconnectées qui disaient tout sauf l’inquiétude, l’alerte et la peur, dans un bain festif maintenu par les responsables de l’établissement qui ne faisaient pas cesser la musique, geste minimum pour indiquer qu’il se passe quelque chose d’anormal dans ce type d’établissement et sortir ce troupeau de son hypnose surréaliste. La faute de ce comportement peut-être à la civilisation du téléphone mobile, hypothèse développée sur Exuvie TV par Monsieur Fabien Moine, et de la transformation que cet objet semble avoir opéré sur les cerveaux les moins bien équipés par les hasards de la naissance. Pour notre part, nous dirons que certains, au bal des cons, comme le dit la formule humoristique, ne seront pas dans l’orchestre.

Fabien Moine ipsis litteris et en substance :

« On va mettre une interface entre son corps et l’évènement réel dramatique qui est en train de se poser, on va devenir un témoin presque absent de la scène, et on va mette son smartphone devant soi comme un filtre, c’est un instrument de médiation, mais c’est aussi dans le cas présent perçu comme un instrument « protecteur », et je dirai presque le « doudou » que l’on va mettre entre soi et le monde. La logique implicite de tout cela, d’un point de vue psychologique, c’est si je filme, je maîtrise, je vais pouvoir gérer mon cadrage, régler mon angle, utiliser mon canal de diffusion, ma luminosité, et si je filme je mets à distance, puisque je regarde à travers un écran, des choses « irréelles », dont je ne sais pas si c’est de l’IA, de la fiction, de la télé-réalité truquée qui a été scénarisée : peu importe, je sais que c’est faux, mais je le consomme comme du vrai. Donc ce « tellement vrai » qui est insupportable, si je le mets à distance à travers un écran de smartphone, c’est un peu comme si je ferme les yeux : ça n’arrive pas. Et le corps n’est plus l’outil principal de réaction, il devient secondaire, il est un bras télescopique qui va simplement faire jouer le dispositif technique, avec une main qui va avoir le téléphone pour extension, avec le regard qui va être l’écran, et l’attention qui va être le cadrage. J’ai déporté ma main, mon regard, mon attention, et le réel va devenir un contenu, qui ira directement sur un réseau social, qui va soit être une scène dont je suis le réalisateur, soit une archive consommable que je pourrai revoir seul ou avec mes amis.

Personnellement je me place d’un point de vue philosophique et sociologique du côté des situationnistes, donc de l’école de Guy Debord. Avec La société du Spectacle, tout s’est effondré, c’est le prisme par lequel j’observe le réel, quand je choisis de me détacher, de me mettre en retrait de la société pour essayer de la comprendre. Globalement, Guy Debord me donne toutes les clés de compréhension. La société du Spectacle nous explique que le réel n’est plus vécu, il est représenté, c’est une représentation symbolique, l’expérience directe est remplacée par son image, et dans le cas d’espèce il n’y a pas plus éloquent que cette scène du Constellation qui est une parfaite illustration de la société du spectacle telle que Debord la dépeignait dans les années 1970. Ici, l’incendie devient une scène, si l’on prend le prisme de lecture de Debord, et le drame devient un évènement à montrer, à documenter, ou à manifester en direct. Le spectacle n’est pas le divertissement, c’est la médiation permanente : je viens pour un aspect spectaculaire, faire la fête avec d’autres personnes, j’artificialise le réel avec l’alcoolémie, et ça prend feu, et plutôt que de réagir parce qu’une connerie a été faite par quelqu’un, un nouveau spectacle surgit sur le spectacle, un évènement encore plus spectaculaire que mon évènement spectaculaire (faire la fête) arrive, donc je redocumente ça, puisque ça amène du spectacle sur le spectacle, et cette fois-ci il a une notion un peu singulière, donc il faut absolument la « documenter », par la capture vidéo. La conséquence, c’est que même le tragique va être absorbé par la logique du visible, même quand la mort arrive on va la documenter sans se rendre compte que c’est la fin du spectacle. On ne vit plus les évènements, on les regarde se produire à travers un écran même quand on est dedans, on continue d’être spectateur, on continue d’être inattentif au réel, on consomme, on absorbe, jusqu’à ce que les flammes sur la peau et la fumée dans nos poumons se manifestent.

Autrefois on aurait crié, on aurait fui, on aurait réagi, on se serait entraidés. Là, on filme, et vous n’entendez pas des cris de panique et d’effroi, vous entendez des « wesh ça brûle, wesh ça brûle » incongrus et bovins. Personne ne fait ça normalement dans le réel. Là si. Si vous êtes défoncés aux écrans, si depuis tout petit vous êtes dissocié du réel, si vous n’êtes plus dans l’expérience souffrante du réel, le danger n’existe plus, tout simplement. Et là il y a l’effet de foule : si tout le monde filme, plus personne n’agit (sauf rares exceptions). C’est quand c’est devenu inéluctable, fatal, quand il n’y a plus d’issue, que la conscience du réel revient, le réel est là, alors qu’il était là depuis l’émission de la première flammèche.

Anthropologiquement, cela démontre une perte de l’instinct élémentaire de préservation, une atrophie des réflexes vitaux. Dans les sociétés traditionnelles, lors du passage de l’enfance à l’âge adulte (là où étaient ces jeunes clients pris par les flammes) il y a des rituels du danger, des rituels face à la mort, des rituels de peut, vous allez plonger votre main dans un sac rempli de fourmis piquantes et la conserver, vous allez devoir tenir un bâton de braise incandescente, sous l’œil attentif de vos pairs, des membres du clan qui à travers ces épreuves de vérification vous disent « on compte sur toi pour qu’à ton tour tu prennes soin du groupe, pour que tu comprennes les enjeux d’être en lien dans le groupe, il faut qu’on sache si on peut compter sur toi parce que la survie du groupe va reposer sur toi, et on doit pouvoir te faire confiance ». Ce sont des rituels qui servent à apprendre le courage, la responsabilité, et à intégrer la notion du tragique et du danger. Dans les sociétés de l’hyperconfort et de la victimisation systématique, de la faiblesse finalement, ça passe pour du masochisme, pour de la maltraitance, ces rites ont été supprimés, ils sont simulés. Et face à un ensemble systémique et une société dégueulasses, et si l’on n’a pas une structuration ritualisée par des adultes référents forts, l’écran de téléphone va mettre en perspective une autre épreuve, un autre passage, une autre initiation, celle par l’artifice, pour s’éloigner du réel, pour ne pas souffrir, on ne va pas mettre la main dans le sac de fourmis. Le réel n’est plus affronté, il est simplement observé.