Fascisme et antifascisme : l’erreur tragique de la fausse droite

Il est devenu courant d’entendre, au sein d’une certaine droite contemporaine, la formule suivante : « Les vrais fascistes sont les antifascistes. » À première vue, cette formule semble habile. Elle retourne contre l’adversaire l’accusation qu’il profère en permanence. Mais en vérité, cette inversion n’est qu’un écran de fumée. Derrière cette facilité verbale se dissimule une incapacité profonde à comprendre ce qu’est véritablement le Fascisme. Et c’est là toute la faiblesse doctrinale de cette droite : elle raisonne encore avec les catégories mentales de ses ennemis.

Le Fascisme n’est pas une simple méthode de pouvoir

Le premier malentendu consiste à réduire le Fascisme à une simple modalité de gouvernement autoritaire : la violence politique, la discipline imposée, l’ordre policier. Or, le Fascisme est d’abord une vision du monde. Il est le surgissement d’une conception organique de l’existence, d’une volonté de dépasser l’homme passif et hérité pour engendrer l’homme actif et créateur. Il est ce mouvement qui refuse de considérer l’histoire comme une ligne figée ou un destin écrit, mais qui la comprend comme un espace dynamique, où les forces se déploient, s’affrontent, se superposent et se réactivent sans cesse sous de nouvelles formes.

Le devenir n’y est pas linéaire, mais sphérique, traversé de cycles, de retours, de ruptures et de métamorphoses. Ce qui fut jadis inabouti peut ressurgir sous d’autres configurations, s’élever à de nouveaux niveaux de complexité et de puissance. Dans cette perspective, l’homme ne subit pas le monde : il le modèle. Il est à la fois l’œuvre et l’artisan. Le politique, dans ce cadre, n’a pas pour mission de garantir la conservation de l’existant, mais d’ordonner l’élévation continue, par la sélection, par la hiérarchisation, par l’imposition d’une verticalité civilisatrice.

Surtout, le Fascisme repose sur trois négations fondamentales :

– Il rejette tout universalisme : il ne reconnaît aucune humanité abstraite, mais seulement des peuples différenciés, porteurs de formes et de destinées propres.

– Il rejette tout égalitarisme : il affirme que les inégalités qualitatives sont la source même du mouvement ascensionnel de la vie.

– Il rejette tout rationalisme abstrait : il ne se soumet pas à des principes prétendument universels, figés et mécaniques ; il suit les lois organiques du devenir, où la force, la volonté et la hiérarchie commandent le sens des choses.

Le refus de l’horizontalité dissolvante

L’universalisme égalitaire, hérité des Lumières, du contractualisme libéral et du marxisme, repose au contraire sur l’idée d’une humanité indifférenciée, d’un progrès monotone et irréversible, et d’une négation des différences qualitatives entre les hommes, les peuples et les cultures. Le Fascisme, lui, nie cet aplatissement. Il voit dans la différenciation, dans la hiérarchie, dans l’inégalité qualitative des forces humaines, la source même de l’élévation. Il ne cherche pas l’harmonie par la suppression des tensions, mais par leur dépassement. L’homme n’y est pas conçu comme une fin, mais comme une matière vivante qu’il faut forger.

Les antifascistes : négateurs de toute transcendance

Face à cela, les antifascistes incarnent le pôle strictement opposé. Non pas simplement dans leurs discours, mais dans la finalité même de leur action historique. Là où le Fascisme veut ordonner le monde selon des principes de grandeur et de différenciation, les antifascistes veulent le désarticuler. Là où le Fascisme érige l’idée d’un destin collectif à accomplir, les antifascistes défendent l’éradication de toute forme d’appartenance qui dépasse l’individu. Là où le Fascisme assume la conflictualité créatrice des élites et des peuples, les antifascistes veulent liquider tout ce qui distingue, pour ramener l’ensemble de l’humanité à un magma informe et sans direction. Ils sont les agents du désenracinement généralisé. Leur mission n’est pas de construire un ordre alternatif, mais d’empêcher qu’un ordre organique puisse exister.

Une ressemblance de moyens, une opposition des fins

C’est ici que se situe l’erreur de ceux qui confondent les deux camps. Car il est vrai que, dans leur lutte, les antifascistes utilisent parfois des moyens qui rappellent, dans leur apparence extérieure, certains procédés fascistes : violence physique, intimidation des opposants, censure, contrôle des espaces publics. Mais il faut être aveugle ou intellectuellement paresseux pour croire que la méthode suffit à définir l’essence. L’autorité n’a de sens qu’au regard de la fin qu’elle poursuit. Une autorité qui sert à bâtir, à sélectionner, à édifier, n’est pas du même ordre qu’une autorité qui sert à dissoudre, à effacer, à uniformiser. Le chirurgien et le bourreau manipulent tous deux un scalpel. Ce n’est pas le même geste.

L’erreur stratégique de la droite contemporaine

En reprenant cette accusation inversée ( « les antifascistes sont les vrais fascistes » ), la droite molle signe sa défaite conceptuelle. Plutôt que d’assumer une vision propre du monde, elle préfère singer le langage moral de ses ennemis. Au lieu de restaurer une compréhension haute de la politique, elle se contente de mimer des mécanismes défensifs infantiles, comme un enfant battu qui cherche à se justifier.

Mais toute vraie bataille politique commence par la clarté des concepts. Tant que cette droite restera incapable de penser en dehors du cadre moral progressiste, elle restera vaincue avant même le début de l’affrontement.

L’exigence d’une refondation doctrinale

L’enjeu n’est pas de défendre le Fascisme historique comme simple nostalgie. L’enjeu est de comprendre qu’il fut une des premières tentatives modernes de rompre avec l’illusion linéaire du progrès et de restituer à l’homme sa fonction de créateur d’histoire.

L’homme véritablement politique n’est pas celui qui accepte le monde tel qu’il est livré, mais celui qui façonne le devenir, en imposant des formes à la matière humaine et historique. Il perçoit le temps non comme un simple déroulement horizontal, mais comme un champ multidimensionnel de tensions et de potentialités, où le passé reste actif, où le futur n’est jamais clos, où les formes peuvent être rappelées, amplifiées, transfigurées.

Chaque génération peut y fonder un ordre supérieur, ou sombrer dans la régression et la dissolution. C’est ce rapport créateur à l’histoire que le Fascisme a tenté d’incarner. C’est ce rapport que les antifascistes, sous toutes leurs formes, s’acharnent à nier et à éradiquer.