Le Sapin, très ancien symbole de mort et de renaissance

De l’Antiquité jusqu’au christianisme médiéval, en passant par la mythologie germanique et les rites du solstice, l’arbre dressé au cœur de l’hiver est demeuré un symbole de l’espérance et de la victoire sur les forces des ténèbres et de la mort.

Aujourd’hui devenu le sapin de « Noël », il fut longtemps bien plus qu’un simple décor : il représentait une véritable colonne cosmique, un axe du monde permettant de traverser la période la plus sombre de l’année.

Pour comprendre sa symbolique profonde, il faut remonter à l’arbre le plus vénéré des anciens Germains : l’if, cet arbre sombre et ambigu, associé à la fois à la mort et à la vie, à la magie et à la renaissance, aux mystères du destin, et à la survie au cœur du froid. L’if, arbre magique par excellence, symbole à la fois de mort et d’immortalité.

Toute sa matière est extrêmement toxique, seule la pulpe rouge de ses fruits est douce et comestible ; ses graines tuent, mais son tronc peut vivre plusieurs milliers d’années ; il ne perd jamais son feuillage, même en plein hiver. Cette ambivalence absolue, où mort et vie se touchent, où la destruction contient la promesse d’un renouveau, en faisait pour les anciens Germains un symbole idéal du solstice d’hiver, moment où le monde va quitter l’obscurité pour renaître peu à peu avec l’allongement de la présence de la lumière.

C’est Yggdrasil, l’Arbre cosmique, axe des Mondes, souvent traduit par “frêne” mais que les indices philologiques, mythologiques et symboliques désignent plutôt comme un if.

Yggdrasil relie les trois plans de l’univers : les hauteurs célestes, le monde des hommes, et les profondeurs où résident les morts et les puissances du destin. Suspendu neuf nuits à cet arbre, Odin accède aux runes par une mort initiatique qui le transforme. Le seiðr, cette magie visionnaire, extatique, sombre, liée à la divination, à la nécromancie, aux passages entre les mondes, trouve dans l’if son arbre tutélaire. La rune Eihwaz, qui signifie précisément « if”, est celle du passage, de la connaissance interdite, de la vie logée au cœur de la mort. La structure même du cosmos germanique repose donc sur un arbre qui est à la fois funéraire et immortel, verticalité pure et seuil vers l’invisible.

Ce rôle de pivot cosmique se retrouve dans les rites hivernaux des Douze Nuits, ces « Rauhnächte » ou « Weihnachten » où le temps semblait se suspendre. Dès le solstice d’hiver (aujourd’hui du 24 décembre au 6 janvier), les anciens Germains vivaient une “non-année”, un intervalle où les frontières entre les mondes s’effaçaient et où la maison devenait vulnérable aux forces errantes des ténèbres. Les femmes cessaient de filer, laissant cette tâche à la déesse Frigg, la fileuse du destin. Pour traverser cette période de mort, on introduisait dans l’habitation un arbre toujours vert : une image d’Yggdrasil, destiné à maintenir l’ordre cosmique dans le foyer. Cet arbre, un sapin (substitut plus maniable de l’if sacré), entrait le premier soir et ressortait après la douzième nuit. Pendant cette période liminale, il représentait pour la maison un point d’ancrage au monde vivant, une colonne verticale empêchant l’obscurité de triompher.

On décorait cet arbre de fruits : des pommes et des noix. Ces décorations, aujourd’hui anodines, condensent pourtant toute la profondeur du mythe. Les pommes renvoient à la déesse Idunn, gardienne des fruits d’immortalité. Lorsque la déesse est enlevée par le géant Thjazi, les dieux vieillissent : le monde se fige, l’hiver gagne. Les géants sont liés à la glace, à l’hiver. Et quand Loki la retrouve, elle est transformée en noix – métamorphose essentielle, car la noix représente la vie repliée dans la mort, l’utérus, la germination enfermée dans sa coque dure, la promesse du renouveau contenue dans une coque dure.

Suspendre des pommes et des noix à l’arbre hivernal n’était donc pas un geste décoratif, mais un rite de survie symbolique : les pommes affirmaient la vitalité manifeste, les noix en représentaient le principe caché. Ensemble, elles formaient les deux faces de l’immortalité : la lumière et la graine, la vie éclatante et la vie enfouie, l’espérance visible et l’espérance secrète.

Le sapin résume ainsi toute une histoire spirituelle : celle d’un arbre dressé dans la nuit pour que l’homme, traversant le solstice, puisse accéder à la lumière renaissante.

Sous les guirlandes et les lumières électriques se superposent encore aujourd’hui l’ombre de l’if antique, la magie du seiðr, le souffle d’Odin suspendu à l’arbre cosmique, les fruits d’Idunn. C’est pourquoi il faut extraire, tant le sapin que la bûche, de ce syncrétisme contre-nature dans lesquels ils ont été associés au christianisme. L’installation d’une crèche, ce tableau de sémites nazaréens célébrant des fables orientales, au pied de notre sapin est une aberration dont il faut prendre conscience.