S’il y a cinquante ans un prophète visionnaire nous avait prédit la dictature sur la parole dans la France de 2025, nous lui aurions tous ri au nez et suggéré d’aller prendre quelques calmants. La chose aurait semblé trop folle pour imaginer qu’elle puisse avoir une concrétisation, ici, en Occident.
C’est une histoire qui remonte à 2015/2016. Globalement, dans le cycle post-1989, le résultat attendu par l’oligarchie aux élections devait toujours être le même : le centre-gauche ou le centre-droit, les sociaux-libéraux ou les libéraux-sociaux s’échangeaient le pouvoir, ils avaient la même idéologie, ils avaient quelques désaccords secondaires sur des questions nuancées. Mais sur le fond des choses il n’y avait pas véritablement de désaccord, ça ronronnait confortablement dans l’entre-soi de caste.
Puis 2015/2016 arrivent, avec deux chocs : Trump et le Brexit. Ces deux évènements sont interprétés comme des « accidents démocratiques » dans la douce routine du Système. La démocratie, selon les fripouilles qui s’en réclament dans nos pays, ne devrait pas produire de tels « résultats ». Comment se fait-il que les peuples qui étaient invités à voter, échappent à l’influence sous laquelle on les faisait vivre, et se soient permis de voter pour des options interdites ?! C’est le point de départ d’une réflexion qui conduit l’oligarchie aujourd’hui à cette idée d’un nécessaire resserrement de l’information partout en Occident pour faire en sorte que les peuples ne votent plus mal.
Les gens croyaient que la démocratie consistait à choisir entre plusieurs options, plusieurs programmes, plusieurs projets. C’est ainsi que la chose leur avait été vendue, depuis l’école jusque dans le discours politico-médiatique. Mais manifestement ce n’est pas le cas. La démocratie telle qu’elle a été dévoyée depuis une trentaine d’années, c’est choisir entre plusieurs formes d’une option fondamentale unique, elle consiste à toujours aller dans la même direction qu’ils appellent le « Progrès », progrès qu’ils assimilent au mondialisme, à la société multiraciale, au néoféminisme, à l’écologisme autoritaire. Et si vous n’allez pas dans cette direction vous n’êtes plus démocrate, vous êtes populiste.
L’enjeu est le suivant pour l’oligarchie : le populisme croit de plus en plus dans nos sociétés. Dès lors il est nécessaire à l’oligarchie de restaurer le système d’information pour qu’il ne permette plus de tels « accidents collectifs ». En France, les premiers moments où l’oligarchie a cette idée remontent à 2018, donc un an après l’élection d’Emmanuel Macron, année où une première loi avait été proposée contre les « fake news ». Dès ce moment, on comprenait tout le dérapage dont elle était porteuse. La thèse d’Emmanuel Macron était la suivante à l’époque : Dans une démocratie, le relativisme absolu ne peut pas commander. S’il n’y a pas un minimum d’accord sur les faits, comment pourrions-nous débattre ? C’est intéressant, selon ces vues, le « débat » consiste à parler entre gens qui sont déjà d’accord sur le sujet. Il nous disait aussi que dans le contexte de production de l’information par les réseaux sociaux – et aujourd’hui l’intelligence artificielle – il faut au moins savoir quelle est la réalité. Mais cette préoccupation a été très rapidement détournée avec une volonté d’infantiliser une population terriblement manipulable – ça l’oligarchie le sait – en se disant que l’on va expliquer aux gens la seule interprétation possible des faits. De là, si vous voyez les choses autrement, vous basculez déjà dans la « désinformation ». Un phénomène peut avoir des présentations distinctes, il y a plusieurs angles possibles pour lire un même fait, à partir de plusieurs préférences, de plusieurs subjectivités, de plusieurs philosophies, les macronistes se présentent comme le « camp de la Raison », nous les voyons comme des destructeurs de notre identité et de notre héritage culturel. La réalité est polysémique. Mais ce que l’on nous dit désormais, c’est que ça ne doit plus être possible, parce que l’interprétation qui est en désaccord avec le dogme du « Progrès » mondialiste-gauchiste, est pour l’oligarchie une menace.
Puis il y a les faits qui surgissent et qui viennent troubler la sereine mécanique de l’oligarchie, les faits dont elle voudrait que l’on ne parle pas. Il ne faut jamais oublier qu’elle rêve de la position idéale du souverain conçue sous les Lumières par certains penseurs, le rêve que la « machine tourne toute seule » afin que le gouvernant n’ait qu’à jouir de son statut dans l’oisiveté, un vœu de confortable gestion de la masse pour l’élite à la tête d’une société d’hyménoptères, la machine sociale parfaite en auto-fonctionnement, reproduisant sans fin un inexorable jeu tranquillement mécanique. Cet idéal souriant du gouvernant oisif, qui regarderait tourner la machine rappele l’ingénieuse « société d’automates » – quatre-vingt-six, grandeur nature – que se fait fabriquer en 1742 le roi de Pologne et Duc de Lorraine Stanislas, où chaque fonction économique est représentée par une aimable figurine articulée, l’ensemble symbolise assez bien ce modèle de souverain spectateur attendri d’une mécanique allant d’elle-même et sans à-coups. Robespierre imprégné de Rousseau parle alors de « chef-d’œuvre » social : le gouvernement, de fait, ne serait plus surmené. Mais de vilains faits viennent perturber cette sereine mécanique, des faits dont on ne parlait pas auparavant.
Dès lors, ce centrisme extrême qui constitue l’oligarchie actuelle se dit qu’il ne se maintiendra au pouvoir que s’il restaure non seulement un contrôle sur le récit médiatique « légitime », mais plus encore sur le récit médiatique « LÉGAL ». C’est cette étape qui vient d’être franchie. Auparavant on diabolisait, et quand la diabolisation ne fonctionne plus on dira finalement « juridiquement voilà le Vrai ». Certains peuvent s’inquiéter.
Concrètement, on le voit en temps réel, on parle de la mise en place d’un dispositif répressif pour bannir de l’espace public soit la « mauvaise information », soit les « mauvais informateurs », globalement les sites qui sont accusés de dévier de l’information officielle que souhaiterait voir relayée le pouvoir. L’occupant de l’Élysée met en place un goulag numérique.
Comment traiter l’information ? Il y a deux façons de le faire. Soit une forme de traitement à priori, une forme de Comité central de la censure préalable : l’information arrive, et là on fixe le sens des évènements pour tous, et ensuite libre aux journalistes d’interpréter comme ils le veulent à partir d’une présentation déjà fixée, une forme de Comité général de l’information autorisée, très 1984 d’Orwell. Ou alors une forme de traitement à posteriori, celle vers laquelle on semble se diriger. On sait qu’il y a une ligne, et si un média s’en éloigne exagérément, alors on appellera les « spécialistes », les collègues, le nouveau Soviet de rédaction, des journalistes autorisés, les Reporters Sans Frontières et consorts, qui sanctionneront ceux qui se seront éloignés de la seule information légitime autorisée.
Parler d’État policier n’est pas une exagération. Les gens se sont habitués à un dispositif répressif qui existe déjà et qui va de plus en plus loin. Les gens se sont soumis aux lois sur la « haine », ils ont interiorisé l’idée qu’il était normal que le politique décide que certains propos sont inacceptables donc à bannir de l’espace public même quand ces propos alertent sur ou dénoncent quelque chose de factuel. Les gens se sont soumis au contrôle politique des temps de parole, ils trouvent normal que dans ce pays du contrôle obsessionnel de tout et n’importe quoi des gens décident de distribuer le temps de parole, ce qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde.
Alors certains se disent devant tout cela qu’il suffirait, dans ce système de règles bizarres, d’être « subtil » pour ne pas se faire attraper. Erreur ! Quand vous êtes ainsi subtil vous interiorisez de plus en plus d’interdits, vous dites de moins en moins de choses, persuadés qu’on ne vous attrapera pas. Et à la fin on fait de nouvelles règles pour vous vous coincer.
La prochaine étape de cette séquence sera le fichage des éditorialistes, le fichage des invités d’émissions. Il y aura le Registre officiel, détenu par l’Arcom ou par d’autres, des gens en fonction de l’idéologie que leur prête l’oligarchie et ses petites mains, du parti pour lequel elles croient qu’ils peuvent voter, il y aura le Grand fichier national des contrevenants, des délinquants idéologiques, de ceux qui pensent mal et de ceux qui pensent bien. Ce Grand fichage de l’information est digne de la Stasi est-allemande communiste du temps de la guerre froide.
