Définition du terme : Manière d’exprimer sa pensée d’une façon indirecte. Ou de manière moins circonlocutive (si l’on peut se permettre ce néologisme) langue de bois politiquement correcte.
Nombre d’observateurs de notre langue ont tourné à juste titre en dérision la tendance typiquement « moderne » à opacifier les appellations courantes en les remplaçant par des périphrases. On cite souvent comme archétypes cocasses autant que grotesques le remplacement de balayeur par technicien de surface, et de ballon par référentiel bondissant dans le jargon pseudo-scientiste délirant apparu chez les gourous du pédagogisme enseigné aux professeurs des écoles durant leur formation. Les exemples ne manquent pas.
Ce qui peut être interprété dans nombre de cas comme une simple manie dénotant les travers d’un milieu, prend l’allure d’une intoxication de langage quand il s’agit de sujets à plus vaste portée. On peut supposer des intentions déjà moins innocentes dans le remplacement de chômeur par demandeur d’emploi ou de licenciement par plan de sauvegarde de l’emploi (il fallait l’oser). Dans nombre de cas, le recours à la circonlocution, surtout quand elle vise à frapper les esprits par sa nouveauté, est caractéristique de la volonté d’introduire une opacité dans la communication. Aussi l’observateur avisé devra-t-il soupçonner le symptôme d’une intention désinformatrice.
Le passé récent offre de nombreux exemples de la puissance mystificatrice de telles créations verbales. Ainsi dans le conflit yougoslave des années 1990, la propagation de l’expression inédite « épuration ethnique », pour qualifier des faits de guerre civile qui sont d’une grande banalité, s’est révélé d’une efficacité redoutable pour dresser l’opinion contre l’une des parties. Grâce à sa totale opacité, elle a pu tenir lieu à la fois d’analyse politique du conflit et de mobile à l’engagement international contre les Serbes. Nul mot descriptif, qui aurait dit de quoi il s’agissait vraiment, n’aurait pu obtenir le même résultat. Rappelons que l’expression était totalement mensongère, l’ensemble des protagonistes étant tous membres de la même ethnie, tous « Slaves du Sud ». Seules les différenciaient des considérations politiques et religieuses. Il ne pouvait donc y avoir dans ce conflit épuration d’une ethnie par une autre. La manipulation eut une efficacité extraordinaire sur l’opinion publique occidentale qui entendait parler d’épuration ethnique menée par les Serbes à chaque journal télévisé.
La forme ultime de l’emploi systématique des circonlocutions codifiées est ce que, dans le monde soviétique, on a appelé « la langue de bois ». Cette dernière était particulièrement habile à utiliser les mots pour leur faire dire le contraire de ce qu’ils disaient (par exemple démocratie populaire pour dictature du Parti communiste). Mais comme chacun le sait et a pu le constater, le discours politique des « démocraties occidentales » n’échappe pas à cette attraction vers la langue de bois. Il en diffère cependant sur un point notable : les dirigeants soviétiques avaient tous les pouvoirs ; ils ne se souciaient donc pas d’utiliser la langue de bois pour agir sur l’opinion publique ; il leur suffisait qu’elle voile le réel. Les régimes pseudo-démocraties occidentaux, au contraire, sont des régimes qui utilisent l’opinion ; les procédés de la langue de bois y sont appliqués pour emporter l’adhésion. Mais, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit plus souvent d’opacifier la perception du réel que de le dénommer pour le rendre accessible à la rationalité critique.
