Philosophie des Lumières, Acte III : des citoyens isolés et inorganisés

C’est le but qu’ont recherché les penseurs des Lumières, avec un succès indéniable. Nous le disions dès le premier de cette série de trois articles, l’ « humanisme » des Lumières n’est pas tout à fait ce que l’on nous a vendu. En effet, on constate que la solidarité familiale n’est plus possible dans la société moderne, notamment à l’égard de nos anciens confiés à des établissements spécialisés, les familles ne vivent plus sous le même toit, elles sont aujourd’hui éclatées géographiquement, pour des nécessités d’emploi, les formes d’organisation de « défense » des intérêts du citoyen sont des organisations d’opérette, bien souvent complices de la gouvernance. Le citoyen français est bel et bien seul face au pouvoir.

Les Corporations, de toutes sortes professionnelles, cercles de solidarité et de contre-pouvoir, avaient charpenté la France et son fonctionnement économique depuis le XIe siècle. Le dictatorial coup d’État de 1789 les interdira, pour ne laisser que des individus isolés, dans l’impossibilité de se défendre face à la machine étatique, vulnérables, faciles à contraindre. Et l’idée de « simple individu » à propos duquel il ne faut tenir aucun compte est déjà là (elle est aujourd’hui en France mise en application par la gouvernance à un degré encore jamais atteint, l’actualité en fait quotidiennement la démonstration, en matière d’identité, de racines, d’avis, de vote exprimé).

Dès lors, un pays, une nation, n’est plus qu’une « collection d’hommes », à l’égal des pièces interchangeables à volonté d’un meccano, comme un entomologiste parle de ses insectes. Une vision déshumanisée en définitive, matrice du temps actuel où le patronat ne voit plus les salariés que comme une ressource, un stock à gérer, confié à des directeurs des « ressources humaines », et où le politicien apatride ne voit plus qu’un votant et un contribuable. Peu importe dès lors qu’il s’agisse d’hommes originaires de ce sol, ou d’autres que l’on importe au besoin de n’importe où.

Collection, assemblage, agrégations, agglomérats… ces mots sont dans l’air du temps chez les idéologues des Lumières, pour qui la décomposition du peuple de France, n’y voyant que des éléments individuels regroupés de façon utilitariste, est flagrante. Illustration dans leurs propos :

Cabanis parle de « collections d’hommes prises en masse ».

La société ? Pour Malouet, une « collection d’individus ».

Pour Duhem un « assemblage d’hommes ».

La patrie selon l’abbé Auger ? « la collection des citoyens ».

La société selon l’abbé Grégoire ? Elle « n’est que la collection des individus qui la composent ».

L’État, pour Grenier « n’est que la collection des individus ».

D’Allarde, initiateur de la suppression des corporations, parle lui aussi de « collections d’individus ».

Isnard à la Convention dit des Français qu’ils sont « une agrégation d’hommes ».

Sieyès rêve d’un système où « le corps gouvernant » seul doit être « organisé » ; « la patrie gouvernée », en regard, « n’est qu’une collection d’individus », et doit le rester.

Il y a du « troupeau » indubitablement dans la collection d’hommes envisagée en masse – ce « troupeau d’imbéciles », « cet imbécile troupeau qu’on appelle une nation », comme l’écrira Raynal, philosophe en vogue aux années tardives de l’Ancien Régime. Et Mme de Charrière déplore : « On s’est accoutumé à voir le peuple en masse, et à regarder une nation comme un troupeau d’hommes ». Selon cette logique, les groupes humains sont tout au plus des agglomérats – le mot apparaîtra en 1824.

On reconnaît pleinement la France actuelle. D’une part un appareil étatique et institutionnel organisé, partis, coteries discrètes pondeuses du monde politique. Et d’autre part des Français isolés face à cet appareil, sans organisation de défense efficace, à qui l’on impose ce que l’on veut sans qu’ils puissent s’y opposer. Le socialiste Éric Besson, funeste ministre de Nicolas Sarkozy, montra par ses propos combien il était dans le moule de cette doctrine et son continuateur : « la France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomérat… »

Agglomérat, conglomérat… dont soit dit en passant l’avis, la « souveraineté populaire » vendue depuis 1789 en réalité ne compte pas, et à qui une oligarchie politico-médiatique impose ce qu’elle veut, comme on peut le constater depuis cinquante ans.