Philosophie des Lumières, Acte II : un modèle parfait de citoyen

Poursuivons sur ce que les penseurs des « Lumières » avaient véritablement dans la tête à propos de « l’homme nouveau » qu’ils appelaient de leurs vœux. Nous avons vu avec l’Acte I (Derrière le fard humaniste, des eugénistes pur jus) consacré à ce sujet, que ces penseurs considéraient l’homme Français comme insuffisamment qualitatif, et qu’il fallait « améliorer la race ». Mais pas au point d’en faire un surhomme, non, l’idée étant qu’il demeure aussi le plus aisément gouvernable.

Il faut oser « revoir et corriger l’œuvre de la nature », rectifier l’homme, modifier sa substance, le remodeler, régénérer la race humaine, etc. C’est le propos de Cabanis et de ses semblables penseurs des « Lumières », époque qui s’est fait une spécialité des débuts du dévoiement et de la subversion du vocabulaire, laquelle ne cessera d’avoir cours par la suite sous le régime républicain, jusqu’à nos jours où la pratique est florissante. Revoir et corriger l’œuvre de la nature, laissant au passage entendre que sa source créatrice était incompétente et que l’on va faire mieux, rien que ça ! Pour en faire donc un homme amélioré « affiné », supérieur comme l’idée en est répandue ? Non pas, car si ces idéologues comprenaient parfaitement leur propos, la formulation pour autrui en est volontairement incomplète, imprécise. Il faut bien tromper son monde. Un projet de remodelage pour en réalité faire de l’homme un produit correspondant au nouveau mode de gouvernement alors théorisé, le type d’homme qui sera « parfait » pour cela, un parfait modèle moyen, et non pas un modèle parfait en tant que summum abouti. La nuance est de taille ! Cet idéal du « modèle parfait » n’est donc pas ce que l’on pourrait croire. Le modèle parfait ainsi rêvé, c’est en définitive celui d’un « type moyen » répétons-le, ce qui change tout. Un parfait type moyen, c’est-à-dire porteur de l’intelligibilité et de la gouvernabilité les plus adaptées au confort du gouvernant.

D’abord, la plus commode intelligibilité : les interprétations mécanicistes qui prévalent diffusément à l’époque, de type « newtonien », depuis le cœur du XVIIIe siècle, réduisent les phénomènes humains à des « moyennes », les individus à des types moyens uniformes – ceux-ci étant supposés aptes à se comporter sans cesse « de manière optimale » (Voir P.M. Allen, « Economique : la vie par-delà le paradigme newtonien » dans Stephen Hawking, préface, La Mort de Newton, Paris 1996). C’est dans l’air du temps.

Ensuite, la meilleure gouvernabilité : la perfection que l’on escompte alors obtenir du type (moyen) « parfait » n’est guère en fait que celle de la « docilité ». D’Holbach parle à propos des hommes, des « impulsions utiles » que leur donneront les gouvernants. La chose est assez claire : les organisations humaines, dûment conditionnées, enregistreront correctement les impulsions données à elles par les gouvernants, et se conduiront dans la vie sociale comme l’on attend d’elles. On ne peut s’empêcher ici de faire le rapprochement avec l’incroyable test et opération de dressage à grande échelle conduite par la première mandature Macron avec le scandale Covid (auto-attestations de sortie, ruée sur les injections, port du masque…). En un mot, si les prétendus « hommes supérieurs » qu’Helvétius veut former doivent essuyer à cet effet ce que Gusdorf s’estime forcé d’identifier comme une « pédagogie totalitaire » (dans Pourquoi des Professeurs ? – 1963), il faudra bien qu’ils soient le contraire de surhommes, ils ne seront guère autre chose en vérité que des « sous-hommes » : en somme des robots « supérieurement » téléguidables, à la manière et à l’instar de l’élève tel qu’il est envisagé par Rousseau dans Émile ou De l’éducation : « Sans doute ne doit-il faire que ce qu’il veut ; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu’il fasse ; il ne doit pas faire un pas que vous ne l’ayez prévu ; il ne doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce qu’il va dire ». Quelle puissance totalitaire ainsi souhaitée par ces idéologues « bienfaiteurs » qui osaient parler de despotisme royal et de tyrannie à abattre.

Le tout en effet n’annonce de « supérieur » dans les produits du remodelage que le fait d’être, après retouche ou réfections, « supérieurement » gouvernables. Des citoyens supérieurement téléguidables : c’est bien la logique dans laquelle Cabanis inscrit son propos. Des citoyens dont l’équipement sensoriel traite comme il se doit les sensations précalculées qu’on lui imprime.

Rappelons-le : il est établi à l’époque que la perfectibilité de l’homme est supérieure à celle des autres êtres animés ; c’est cela qui le rend le plus manipulable des animaux, et qui laisse espérer l’heureuse approche d’un « type parfait », c’est-à-dire « optimal moyennement » selon le point de vue du gouvernant. Les hommes souhaités par Dom Deschamps, moine utopiste des « Lumières », dans sa société idéalisée, sont quasiment des hommes sans visage, à tout le moins inexpressifs : « On ne rirait ni ne pleurerait dans l’état des mœurs », et « les visages qui auraient tous à peu près les mêmes formes », arboreraient tous le même « air serein » (dans Le Vrai système, p.162). Les citoyens dont Cabanis « se sent en état » de prendre en charge le perfectionnement sont eux aussi des hommes sans visage : au départ, des « collections d’hommes prises en masse », et mentalement réduites à « un individu » ; à l’arrivée, des clones dociles, interchangeables. La société parfaite à laquelle renvoie ce genre d’approche est forcément impersonnelle. Elle est du type de la ruche, de la fourmilière. L’idée d’adopter la ruche comme symbole de la République émerge à la veille du Directoire, l’abeille étant un des symboles adoptés par la franc-maçonnerie. L’abeille neuf ans plus tard sera celui de l’Empire napoléonien.

On mesure quel enfer de zombies à encéphalogramme plat ces gens ont conceptualisé. L’idéal pour ces penseurs étant par ailleurs que la « machine tourne toute seule » afin que le gouvernant n’ait qu’à jouir de son statut dans l’oisiveté. C’est qu’ils pensent à leur petit confort ces gens-là. Mais en l’occurrence pour le coup ce n’est pas accompli, la masse continue à procurer « quelques soucis » récalcitrants à leur vœu de confortable gestion, empêchant l’oligarchie de ne faire que se la couler douce. Une société d’hyménoptères donc, la machine sociale parfaite en auto-fonctionnement, reproduisant sans fin l’inexorable jeu tranquillement mécanique de l’horlogerie cosmique. Le Dieu horloger, autre figure en vogue à l’époque, son office achevé, est inoccupé, c’est un « Dieu fainéant ». L’idéal souriant du gouvernant oisif, qui regarderait tourner la machine n’est pas absente du paysage politique théorique des « Lumières ». L’ingénieuse « société d’automates – quatre-vingt-six, grandeur nature – que se fait fabriquer en 1742 le roi de Pologne et Duc de Lorraine Stanislas, où chaque fonction économique est assumée par une aimable figurine articulée symbolise assez bien ce modèle de souverain spectateur attendri d’une mécanique allant d’elle-même et sans à-coups. Robespierre imprégné de Rousseau parle de « chef-d’œuvre » social : le gouvernement, de fait, ne serait plus surmené. Il n’est pas étonnant que l’idée s’en répande sous la Révolution, qui tue à la tâche les gouvernants qu’elle ne tronçonne pas – encore que l’un n’empêche pas l’autre.

Quoi qu’il en soit, les citoyens perfectionnés dont Cabanis rumine le remodelage seront moins éloignés de l’homme idéal vu par Robespierre, ou des automates du roi Stanislas, que du surhomme, qu’au demeurant nous pouvons bien imaginer ingouvernable. C’est pour la « soumission », non pour la liberté, que Cabanis veut corriger en l’homme l’œuvre de la nature. Fiévée, conseiller secret de Bonaparte, ironise avec lucidité en 1803 sur le sujet : « En se chargeant de refaire l’homme, ils n’oublieront pas sans doute de lui donner une intelligence convenable et une « volonté soumise » ; la phrase en question continue d’ailleurs, et mesurez-en le propos : … « une volonté soumise à la société européenne qui va définitivement garantir la « prospérité » et la « sûreté » de tous les Etats ». Choc ! Ces mots, rappelons-le, sont de 1803. Comme cela déjà fleure bon la construction européiste, reprise par la puissance atlantiste aussi maçonnique que nos « lumineux » penseurs et mise en œuvre avec ses valets, de Jean Monnet et Robert Schuman à Ursula van der Leyen. Prospérité nous dit Fiévée. On sait comme l’Union européenne allait faire « baisser le chômage », et l’euro allait être merveilleux et sans incidence sur notre pouvoir d’achat. Voyez comment cette idée de « société européenne » déjà établie sous Bonaparte (évidemment après qu’il aurait partout exporté la Révolution française et fait tomber toutes les têtes couronnées), est mise en application avec une constance, une fidélité dans le temps pour ainsi dire « religieuse », avec d’ailleurs le concours des dites têtes couronnées qui se sont recyclées dans l’escroquerie démocratique (voir leur rôle et leur présence dans les cénacles tels que le Bilderberg par exemple) afin de ne pas disparaître avec les modifications de société héritées du XVIIIe siècle. Cabanis évoquant l’aboutissement du remodelage parle de « raison perfectionnée ». Mais cette raison n’est pas celle des hommes régénérés ; à lire trop vite on s’y tromperait. Elle est la raison « régénératrice », la sienne, et celle de ses semblables réformateurs. La masse d’hommes bonifiée n’est pas dotée de la « raison perfectionnée » : sa bonification en est le fruit, la création. Ce n’est pas la même chose. Plus précisément c’est même sous le rapport de l’aplatissement égalitariste que l’homme rénové, selon Cabanis, « serait […] une création des lumières et de la raison perfectionnée ». Lorsqu’il discourt à l’Institut, la raison est donc là, déjà perfectionnée, mais c’est la sienne – et c’est celle tout au plus des autres philosophes – une infime pincée d’hommes, « la fleur de la nation », « la fleur du genre humain », comme écrivait Voltaire.

Le surhomme, le vrai, est trouvé, c’est Cabanis lui-même, car son regard et l’intention de sa démarche sont « sur-humains » – à tout le moins sont au-dessus des autres hommes, des « collections d’hommes prises en masse » selon son expression. Cabanis et ses proches ou analogues se voient tellement au-dessus du lot, qu’il applaudit à l’idée formulée par Drap-Arnaud de classifier les races selon l’intelligence. Vous avez dit « Lumières » berceau de la tolérance et de l’antiracisme ? Pourtant, le terrorisme idéologique du Système ne nous a-t-il pas rebattu les oreilles sous la présidence Hollande avec « l’inexistence des races » ? Drap-Arnaud a le dessein de dresser une « échelle idéologique » des races – c’est-à-dire une évaluation comparée de leur aptitude à produire des idées. Cabanis y voit un « beau plan d’expériences pour déterminer le degré respectif d’intelligence ou de sensibilité propre aux différentes races » (Cabanis, Rapports, p.535). Cabanis appartient à un milieu mental, celui des « Lumières », où le souci d’emprise totale sur l’intériorité des autres, dans le dessein de les guider ou de les changer, est une composante de tout premier rang – quoi qu’on nous chante. Si l’on en croit Regaldo, un connaisseur du sujet (Un Milieu intellectuel : la Décadence philosophique, 1794-1807, thèse Paris IV 1976), « De toutes les doctrines philosophiques, il n’y en avait point de plus totalitaire que celle des idéologues », dont Cabanis, mis sur un piédestal par la République, est le chef de file.

Depuis la théorisation faite par les penseurs des « Lumières » (que l’on nous présente répétons-le comme un panthéon de héros bienfaiteurs) sur l’espèce humaine, les citoyens ne sont donc que des pions à la cervelle définie dans un standard moyen au service d’une petite « élite » politique, industrielle, médiatique, qui les utilise à son profit, avec autant que faire se peut le moindre effort pour elle. Adhérant à ce modèle et le perpétuant sans interruption depuis, les citoyens ne sont pour la ploutocratie apatride actuelle que du matériau, du rat de laboratoire, des enfants que l’on manœuvre, du stock interchangeable et standardisé, dont on ajuste la quantité en fonction de ce que l’on estime être les besoins, et dont la pensée, les choix, les origines, les attachements nationaux, n’ont aucune importance, du moment qu’ils votent comme on leur dit de faire, consomment, et sont une force de travail docile. C’est cela l’universalisme de source maçonnique. L’Homme n’est que cela pour eux. C’est l’affreuse réalité du corps social français à laquelle ils sont parvenus depuis le XVIIIe siècle.

Aldous Huxley dans le Meilleur des mondes l’a parfaitement formulé avec les cinq catégories d’humains, des Alpha aux Epsilon. Tel est le rapport conceptualisé par les structures de pouvoirs vis-à-vis de leur cher « citoyen » ? Ce dernier est « libre », il est « souverain », et intelligent puisqu’on lui a donné le droit de voter. Tocqueville est donné pour avoir dit qu’il n’était pas inquiet à propos du futur fonctionnement démocratique, parce que les gens « voteront comme on leur dira de faire ». La belle affaire.