Que faire du suffrage universel ?

Dans Psychologie des foules (1895), Gustave Le Bon consacre un chapitre à l’électorat, avec un avis sur le suffrage universel. On y trouve ceci, qui malgré les tares par nature du suffrage universel, aide à comprendre pourquoi le Système, s’il en garde le contrôle dans l’escroquerie égalitariste du régime français, y tient comme à la prunelle de ses yeux :

« Les suffrages des foules sont souvent bien dangereux » … « Les inconvénients du suffrage universel sont évidemment trop visibles pour être méconnus » … « La grandeur d’une civilisation ne peut assurément dépendre du suffrage, représentant uniquement le nombre ». 

Est-il pour autant possible de combattre le suffrage universel ? Gustave Le Bon ne le pense pas.

D’abord parce que, malgré ses inconvénients évidents, il est élevé à la hauteur d’un dogme. « On ne discute pas plus avec les croyances des foules qu’avec les cyclones. Le dogme du suffrage universel possède aujourd’hui le pouvoir qu’eurent jadis les dogmes chrétiens ; orateurs et écrivains en parlent avec un respect et des adulations que ne connut pas Louis XIV. Il faut donc se conduire à son égard comme à l’égard de tous les dogmes. Le temps seul agit sur eux ».

Ensuite, parce que c’est l’institution qui répond par excellence aux « temps d’égalité ». En effet, lorsque la société est hiérarchisée, on fait confiance à ceux que l’on ressent comme étant supérieurs, l’aristocratie, l’élite. Dans les temps d’égalité, seul le nombre, l’adhésion du nombre à une opinion, peut rassurer l’individu isolé, coupé de sa caste ou de sa classe dont il adoptait naturellement les valeurs et la conduite à suivre. Dans cette mécanique du suffrage, seule la consécration par le nombre peut prouver sinon le bien-fondé d’une idée, du moins son caractère adapté à une situation donnée, un peuple donné, une époque donnée. Gustave Le Bon rappelle la phrase essentielle de Tocqueville : « Dans les temps d’égalité, les hommes n’ont aucune foi les uns dans les autres à cause de leur similitude ; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public ; car il ne leur paraît pas vraisemblable qu’ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre ». L’illusion simpliste du nombre : on est nombreux à le croire, donc on a forcément raison.

Faut-il dès lors aménager, restreindre, le suffrage universel ? Le Bon ne le pense pas davantage.

En effet, une des grandes lois de la psychologie collective est que « en foule les hommes s’égalisent toujours et, sur des questions générales, le suffrage de quarante académiciens n’est pas meilleur que celui de quarante porteurs d’eau… Le fait pour un individu de savoir le grec ou les mathématiques, d’être architecte, vétérinaire, médecin ou avocat ne le dote pas, sur les questions de sentiment, de clartés particulières ». En effet, répétons-le, ce n’est pas la logique rationnelle qui gouverne les foules mais les logiques affectives ou mystiques. « Devant les problèmes sociaux, pleins de multiples inconnues et dominés par la logique mystique ou la logique affective, toutes les ignorances s’égalisent. Si, donc, des gens bourrés de science composaient à eux seuls le corps électoral, nous n’aurions aucune des difficultés actuelles en moins, et surement, en plus, la lourde tyrannie des castes ». 

Et ce chapitre consacré au suffrage se termine sur une idée chère à l’auteur : « Restreint ou général, sévissant dans un pays républicain ou monarchique, pratiqué en France, en Belgique, en Grèce, au Portugal ou en Espagne, le suffrage des foules est partout semblable ».