Le déclin de la France ne fait plus guère débat aujourd’hui. Il se manifeste par quantité de chiffres économiques et sociaux. De puissance moyenne, la France est devenue peu à peu une « puissance » impuissante, rongée par des problèmes économiques, financiers et sociaux qui semblent insolubles à tous les modérés, les nourris à l’eau tiède, qui par lâcheté et indécrottable adhésion à leur dogme destructeur refusent de recourir aux attitudes et mesures évidentes de fermeté nécessaire, de rupture radicale avec la pensée qui a généré la chienlit décadente actuelle dans tous les domaines de la société française. Le monde se construit sans la France, une réalité difficilement acceptable pour un peuple qui a longtemps été un phare intellectuel et actif. Pour comprendre la logique de ce déclin, il est intéressant de relire l’historien britannique Arnold Toynbee (1889-1975), spécialiste de l’histoire des civilisations. Pour lui, le déterminant de l’ascension et du déclin d’une civilisation est sa capacité créative.
Toynbee, dans son œuvre monumentale L’Histoire (« A Study of History » en douze volumes), développe une théorie cyclique sur l’évolution des civilisations, qui repose sur l’idée que celles-ci passent par des phases de naissance, de croissance, de déclin et de chute. Selon Toynbee, les civilisations s’effondrent non pas à cause de facteurs externes immédiats (comme les invasions ou les catastrophes naturelles), mais en raison de leur incapacité à répondre aux défis internes et externes qu’elles rencontrent.
Pour Toynbee, les civilisations se développent en réponse à des défis externes (comme des conditions environnementales difficiles ou des menaces militaires). Lorsque les élites d’une société réussissent à relever ces défis, elles assurent la croissance de la civilisation.

Arnold Toynbee
Durant la phase de croissance, une élite créative émerge au sein de la société, capable de proposer des solutions efficaces et novatrices aux défis rencontrés. Cette élite guide la civilisation vers des réussites plus grandes et favorise son développement. Cette réussite rend la civilisation attractive pour les peuples et les individus. On songe par exemple aux élites gauloises qui se sont romanisées.
Avec le temps, cependant, cette élite perd peu à peu sa capacité créative. Sa réussite même fait qu’elle commence à avoir plus à perdre qu’à gagner à prendre des risques. Elle cherche à conserver le pouvoir et ses privilèges plutôt qu’à innover. La civilisation entre alors dans une période de stagnation. L’incapacité, ou le manque de motivation, à résoudre de nouveaux défis ou à s’adapter à des circonstances changeantes entraîne une crise interne.
Durant cette phase de déclin, la civilisation n’est plus attractive. Les masses se détournent de l’élite, qui ne parvient plus à les inspirer ou à répondre à leurs besoins. Un « prolétariat interne » se développe, composé de groupes marginalisés ou aliénés au sein de la civilisation, qui deviennent mécontents et hostiles au système établi, et n’ont donc plus intérêt à son existence. Celui-ci doit alors se défendre pour perdurer. L’élite créative devient alors une minorité dominante. La logique de fonctionnement de la civilisation passe ainsi progressivement de l’attraction au contrôle. Ce passage exprime la « cassure » (breakdown) de la civilisation, qui cesse d’être créative. De manière intéressante, Toynbee observe que les effets de cette « cassure » ne sont pas visibles immédiatement : la civilisation peut continuer pendant assez longtemps sur sa lancée, en quelque sorte, bénéficiant même au contraire de l’efficacité résultant de la logique de contrôle.
En parallèle, des forces extérieures, que Toynbee appelle le « prolétariat externe » (des peuples ou groupes en dehors de la civilisation), peuvent profiter de la faiblesse de celle-ci pour l’envahir ou l’attaquer. Ces invasions contribuent à renforcer la logique de contrôle, donc l’aliénation interne, et à ainsi accélérer la chute de la civilisation déjà affaiblie de l’intérieur.
Lorsque la minorité dominante perd toute capacité à gérer les crises et à maintenir l’ordre social, la civilisation entre dans une phase de désintégration. Elle peut sombrer dans l’anarchie, le déclin économique, ou être conquise par d’autres civilisations plus dynamiques. La perte de l’unité sociale marque la fin de la civilisation car l’intérêt initial à la développer n’est plus partagé.
Toynbee observe que durant cette période, il y a souvent un retour à la spiritualité ou à des mouvements religieux, qui cherchent à donner un sens à cette décadence, qui peut amener même à la célébrer. Cela peut aussi marquer le début d’une nouvelle civilisation.
En résumé, pour Toynbee, une civilisation s’effondre principalement en raison de son incapacité à relever de nouveaux défis et de l’immobilisme des élites qui deviennent des forces conservatrices plutôt que créatives. L’érosion des institutions et des valeurs internes précède toujours la chute provoquée par des invasions ou des forces extérieures. D’où ce résumé fameux : « Nous ne déclinons pas parce que les barbares nous envahissent. Ils nous envahissent parce que nous déclinons. »
La réponse du « prolétariat«
Face à la crise, Toynbee identifie quatre grandes attitudes ou stratégies de réponse du prolétariat :
L’archaïsme : Cette réaction consiste à regarder vers le passé et à tenter de ressusciter des institutions, des traditions ou des valeurs anciennes. Le prolétariat cherche à renouer avec une époque perçue comme plus pure ou plus authentique, croyant que le salut réside dans un retour à ces idéaux anciens. C’est une tentative de restaurer une gloire passée.
Le mimétisme : Dans cette réaction, le prolétariat cherche à imiter la minorité dominante qui l’a marginalisé, en adoptant ses valeurs, ses comportements et ses institutions. Le but est d’accéder aux mêmes privilèges et au même statut que cette élite. Le mimétisme est une forme d’assimilation où l’on espère grimper l’échelle sociale en se conformant aux modèles de ceux qui contrôlent la société, même si cela signifie abandonner ses propres traditions ou identités.
Le futurisme : Le futurisme est une réaction révolutionnaire et tournée vers l’avenir. Le prolétariat rejette non seulement l’ordre actuel, mais aussi le passé, en cherchant à créer une nouvelle société radicalement différente. C’est une vision utopique, où l’on souhaite instaurer de nouvelles structures politiques, économiques et sociales qui rompent avec tout ce qui a précédé.
La transcendance : La transcendance est une réponse spirituelle ou religieuse. Le prolétariat interne, face à la décadence de la civilisation, se détourne du monde matériel et des luttes sociales pour chercher un salut dans une dimension supérieure. Il s’agit de transcender les réalités terrestres en se tournant vers une quête spirituelle ou religieuse, souvent sous la forme de mouvements mystiques ou prophétiques.
Ces réponses expriment la quête d’une issue face à la désintégration des institutions dominantes. Nous n’approuvons pas l’utilisation par Toynbee du terme « archaïsme », celui-ci étant clairement connoté négativement, alors qu’il est évident à la comparaison entre la qualité morale de certaines époques passées et la nôtre, entre par exemple les sociétés fascistes du XXe siècle et l’insupportable chiasse du système actuel générée par les vainqueurs de 1945. Dans ce cadre de ces quatre grandes attitudes ou stratégies de réponse et prenant appui sur deux d’entre elles, il faut noter l’intérêt de l’Archéofuturisme développé par Guillaume Faye.

Toynbee et le déclin français
Comme toute théorie, celle de Toynbee a évidemment ses limites, mais elle semble offrir une lecture intéressante de la situation actuelle en France. Ce qui frappe en effet, ce n’est pas tant l’importance des défis auxquels le pays est confronté que l’incapacité de « l’élite » politique à pouvoir les résoudre, à même vouloir les résoudre. Pourquoi voudrait-elle renier ses convictions et résoudre ce qu’elle a elle-même volontairement créé ? On ne répare pas les dégâts avec ceux qui les ont commis. En quarante années, depuis la présidence de François Mitterrand, l’énergie créative a manifestement disparu. La flamme intérieure s’est éteinte. Et la descente vers l’extinction a pris une prodigieuse accélération depuis 2017 et l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Un pays ne peut pas être mené sur des rails sains par une gouvernance de dépravés et d’invertis placés à presque tous les postes du dispositif. La pensée et les réactions de ces gens ne sont pas conformes à celles d’un cerveau normalement constitué. L’aliénation du peuple, quant à elle, est soulignée par les travaux des sociologues sur la fragmentation du corps social. La réaction de celui-ci, qu’elle soit le retrait, le futurisme révolutionnaire ou la transcendance, s’exprime parfaitement dans les différents courants politiques et sociaux actuels les plus actifs. L’élite a cessé de vouloir impulser une énergie créative au système et la population en a pris acte. Même si rien n’est jamais inéluctable, et si l’évolution des sociétés n’obéit pas à des lois mécanistes, nous sommes de toute évidence entrés dans une phase de déclin à la Toynbee. La clé pour l’inverser réside dans la réinvention d’une capacité créative. Mais cela suppose qu’il y ait une volonté de le faire, ce qui n’est pas évident. Si la majorité a décidé que le système n’est plus sauvable, voire qu’il ne vaut plus la peine de l’être, alors nous sommes véritablement entrés dans une phase révolutionnaire.
