Aux sources géographiques du légendaire religieux germanique et nordique

Aux XVIIIe et XIXe siècles, la civilisation allemande donna le jour à une longue série de cerveaux extraordinaires : littérateurs, savants, philosophes, musiciens prodiges se succédèrent en un carrousel étincelant.

Ne retenons pourtant dans cette liste que trois noms : Schopenhauer, Nietzsche et Wagner. Trois sommets qui illustrent parfaitement divers aspects du génie germanique. Schopenhauer en relève le côté le plus pessimiste et il en délimite la voie par une analyse intellectuelle impitoyable. Pour lui, l’effort est douleur, et la volonté de vivre, un mal. On sait que la philosophie de Schopenhauer n’est pas sans affinités avec certaines conceptions de l’Inde et du Bouddhisme.

Par une réaction brutale, Nietzsche élabore une œuvre qui prit systématiquement le contre-pied du pessimisme de Schopenhauer. Le monde humain n’est ni bon ni moral, mais il peut être beau et dramatique, terrible et passionné, et il peut donner naissance à des « Surhommes » agissant ici-bas « par-delà le bien et le mal ». Les œuvres des héros de cette sorte suffisent à justifier et à glorifier la Vie. C’était le vieil idéal de l’Odinisme qui renaissait sous l’aspect d’une doctrine philosophique.

Quant à Wagner, n’étant point philosophe mais poète et musicien, il ne se lia à aucun système rigoureux. Son esprit flotta du pessimisme à la joie créatrice de l’art. Il chanta les héros des légendes germaniques, il célébra longuement les beautés violentes des vieilles mythologies. L’homme était sensible et complexe, et toute une large partie de son œuvre est empreinte du plus pur Odinisme ; on y trouve alors l’exaltation de l’action, et l’amour de la vie y éclate intensément, en contraste surprenant et combien révélateur du génie germanique.

L’œuvre de Wagner n’a pas épuisé les ressources de tous les récits épiques de l’Allemagne et des pays du Nord ; ce sont souvent des légendes rhénanes qui ont tenté son imagination, or il faut remonter plus loin dans le temps pour retrouver certaines bases traditionnelles de l’Europe gothique. C’est pourquoi il nous paraît intéressant de décrire rapidement quelques aspects d’une vaste migration antique, en des temps où les terres étaient vierges et nues, et les royaumes et nations encore jeunes et instables, pérégrination/exploration qui donna naissance à l’un des cycles fondamentaux de la littérature septentrionale.

Pour mieux situer l’ensemble des légendes nordiques, il est utile de rappeler d’abord que, durant les périodes qui ont avoisiné et suivi le début de l’ère chrétienne, tout le sud de l’actuelle Russie était encore l’habitat d’une série de tribus germaniques. Les limites des territoires gothiques se situaient approximativement vers le fleuve qui débouche dans la mer d’Azov et qui, dès cette époque, s’appela précisément le Don, alors que les Grecs le connaissaient auparavant sous le nom de Tanaïs. Ceci nous remet en mémoire que les Allemands désignent le Danube par le terme Donau, ce qui montre la persistance d’une certaine étymologie germanique à l’égard des fleuves.

Du peuplement gothique des terres touchant la Crimée et une grande partie de la mer Noire, il reste non seulement des témoignages historiques (grecs et latins), mais aussi des récits scandinaves. Il existe particulièrement une épopée, peu connue en France, qui raconte comment une race conquérante, partie de la Russie méridionale, vint submerger les régions du Nord de l’Europe. Cette épopée s’appelle la Heimsrkingla, elle-même liée à la Yinglinga Saga. Ces documents, s’inspirant de traditions orales, ne furent probablement couchés par écrit que vers le Xe ou le XIIe siècle de l’ère chrétienne, ce qui explique que des erreurs de date aient pu s’y glisser.

Voici le thème de ce récit extraordinaire :

Il y avait autrefois un roi d’origine gothique qui habitait les contrées situées à l’est du Don (c’est-à-dire les vastes régions du nord du Caucase, entre la Caspienne et la mer Noire). Ce roi vivait dans une cité-château, « As-Gardhr », ainsi nommée parce qu’elle était la capitale de l’Asaland (pays des Ases. Gardhr signifie château, en donnant à ce mot le sens d’endroit fortifié. As Gardhr est donc le château des Ases.

A l’ouest de l’Asaland, s’étendait la terre des Vanes, peuple probablement de race analogue à celle des Ases. Le roi d’As-Gardhr s’appelait Odhinn et c’était à la fois un magicien puissant, un guerrier redoutable et un voyant plein de sagesse.

Une guerre éclata entre les Ases et les Vanes, la première guerre de l’univers selon la mythologie nordique. Après des alternatives diverses, aucune armée ne put vaincre l’autre et les chefs conclurent la paix en échangeant des otages. Ceci se passait au premier siècle av. J.-C. A cette époque, Mithridaten roi du Pont, soutenait une lutte acharnée contre Rome. Il trouva des alliés chez les Sarmates et les Goths, et peut-être Odhinn vint-il plus ou moins en aide à Mithridate.

Pourtant, la domination romaine s’affirmait et les légions s’emparaient graduellement de l’Asie Mineure. Le royaume du Pont se trouvait au nord-est de l’Asie Mineure. Mithridate se suicida après des dissensions avec son fils Pharnace, qui fut vaincu par Jules César en 47 av. J.-C. 

Mithridate disparu, le roi Odhinn confia le pays des Ases à ses frères, Vé et Vili, et il partit vers le Centre et le Nord de l’Europe, accompagné de ses fils et d’une puissante armée. Comme magicien et comme voyant, il savait en effet que sa descendance devait régner sur les parties septentrionales de l’Occident. Plus simplement, on peut penser que le prudent et prévoyant Odhinn savait que la puissance romaine le menaçait.

L’armée fut accompagnée d’une partie du peuple des Ases et des Vanes. Cette multitude soumit les tribus rencontrées en chemin et Odhinn établissait ses fils comme rois. C’est ainsi que les chefs saxons qui conquirent plus tard la Grande-Bretagne, Hengist et Horsa, comptaient Odhinn parmi leurs ancêtres. Il en était de même de beaucoup de princes anglo-saxons.

Arrivé dans le Funen (Danemark), Odhinn y séjourna longtemps ; il y bâtit la cité d’Odense, qui existe encore aujourd’hui dans l’île de Fionie. Il plaça son fils Skjöld à la tête de Funen, et ce fut là l’origine des Sköldungs. Il partit ensuite vers la Suède où le roi du pays ne fit aucune résistance et l’accueillit au contraire comme envoyé du ciel.

A la longue, Odhinn établit en Suède son fils Yngve qui devint le fondateur de la dynastie des Ynglings. Ce nom servit longtemps à désigner les monarques suédois. Notons qu’un texte de l’Ynglinga Saga donne comme successeur d’Odhinn en Suède le roi-dieu Njördhr, considéré ici comme un personnage historique. Le texte qui fait régner Njördhr en Suède fut rédigé par Snorre Sturleson. Snorre (ou Snorri) compte parmi les principaux écrivains scandinaves qui recueillirent autrefois les légendes du paganisme nordique. Il vécut en Islande (1178-1241) de l’ère chrétienne.

En Norvège, enfin, ce fut encore Saeming, un fils d’Odhinn, qui devint le monarque de cette contrée. 

Lorsque l’ancêtre magicien qui avait modifié l’histoire de tous les peuples du Nord sentit l’âge venir, il se tua suivant un rituel mystique. Et c’est ainsi que le puissant Odhinn se donna dans la poitrine neuf coups de lance disposés en forme de cercle. Il avait auparavant institué un culte nouveau, où les dieux Ases et Vanes jouaient des rôles complémentaires, et il fut lui-même regardé comme roi des divinités nordiques.

Il faut préciser ici que d’autres textes présentent Odin et les dieux scandinaves comme des personnages exclusivement mythologiques.

C’est en s’appuyant sur ces documents que certains auteurs font des réserves sur l’aspect historique du récit que nous venons de présenter. Celui-ci contient néanmoins des éléments intéressants car il est aujourd’hui bien établi que maintes tribus gothiques habitèrent jadis près de la mer Noire : la légende de la Ynglinga Saga confirme les données de l’histoire.

Quant au fait que des peuples eurent à l’origine des rois divins, on le retrouve dans beaucoup de croyances anciennes. Les héros et les princes de la Grèce archaïque sont souvent désignés comme des descendants de Gaïa et d’Ouranos, voire de Thétis ou d’Hélios. En Égypte, les premiers monarques furent Osiris, Seth, Horus, ou encore Ra ou Ptah, tous considérés comme des dieux. L’épopée nordique s’inscrit dans les normes les plus classiques des vieilles civilisations.

On peut croire pourtant qu’elle contredit un aspect de l’histoire qui attribue à Dan le Magnifique le titre de premier roi du Danemark.

Mais la difficulté est plus apparente que réelle car le fils d’Odin, Skjöld, ne régna pas sur le « Danemark » (désignation alors inconnue) mais sur une terre portant ce nom antérieur que nous avons déjà cité : le Funen.

Il n’est pas davantage certain que son domaine ait eu la configuration ni l’étendue des possessions des rois danois. Le Danemark prit naissance postérieurement au royaume des descendants d’Odin et sa création fut l’œuvre d’une nouvelle dynastie.

Pour être honnête, il faut souligner les obscurités de la « Saga » qui considère Odin comme un personnage historique. Tardivement compilée par des auteurs chrétiens, cette « Saga » a peut-être confondu des périodes extrêmement différentes dans le temps. On ignore si le début du culte d’Odin est quasi contemporain dans les pays du Nord des premières années de l’ère chrétienne méditerranéenne.

D’autre part, les recherches archéologiques ont montré un peuplement de races blanches de grande taille dans les régions scandinaves dès le début de l’âge du bronze : vers le XIIème siècle av. J.-C. Cette époque lointaine voit se généraliser l’usage des objets de métal : épées, couteaux, pointes de flèches, haches, boucliers, trompettes, bijoux ; ils voisinent avec des charrues à bœufs, des embarcations, des vêtements de laine. Les corps, incinérés ou non, sont disposés sous des tumulus artificiels. L’âge de fer commençant à son tour plus tardivement, quels auraient pu être les cultes nordiques de ces diverses périodes alors que les corps sont physiquement très proches des populations actuelles ?

On peut ainsi penser que les traducteurs chrétiens des sagas, imprégnés d’une culture qui ramène tout à l’histoire romaine, n’ayant d’autre part aucune des notions dues à l’archéologie moderne sur le temps, ont confondu de très anciens mouvements de populations avec des invasions plus récentes.

Dès le IVe siècle av. J.-C., le célèbre récit du voyageur grec Pythéas, concernant les pays septentrionaux, mentionnait la présence d’éléments gothiques et teutons sur les bords de la Baltique.

Vers le IIe siècle av. J.-C., divers peuples gothiques s’agitèrent en des sens difficiles à déterminer. Selon quelques archéologues, ils auraient émigré vers le Jutland danois, chassés des bords du Dniester par les Scythes. Pour d’autres, ils se seraient au contraire dirigés de la Baltique vers le centre et l’est de la mer Noire…

Ce qui demeure visible c’est que les territoires entre la Baltique et le sud de la Russie, sur de vastes étendues, restèrent longtemps une aire de dispersion germanique ; et cela devait durer jusqu’à l’arrivée des Huns, vers le IVème ou Vème siècle ap. J.-C.

Ces flux et reflux successifs, et mal connus, ont nécessairement amené plus tard des confusions entre divers mouvement de populations, sans parler des mouvements de peuples plus anciens encore que ceux précédemment signalés. C’est donc à l’un de ces déplacements que se rattache la légende d’Odin, et celle-ci reste vraisemblablement liée à des faits réels mais impossibles à situer dans une période historiquement déterminée.

Ce qui nous semble utile de souligner maintenant c’est que le souvenir de la grande épopée que nous venons de relater explique certains motifs de la gigantesque guerre russo-allemande, de 1941 à 1945. C’est en songeant aux légendes d’Odin, l’ancien Seigneur des territoires du Don et de la Russie du sud, que Hitler écrivait que les Germains devaient reprendre la « poussée vers l’Est » (Drang nach Osten), c’est-à-dire vers le Caucase et la mer Noire. Mais, prodigieusement ignorants du passé germanique, les Français n’y virent qu’un impérialisme gratuit. Qui semble soupçonner, dans notre pays, que la guerre contre les Russes fut inspirée (en partie du moins), à l’ancien leader de l’Allemagne par le désir de reprendre des terres qui furent originellement des possessions gothiques chantées par les mythologies du Nord ?

Le fait est attesté puisqu’il existait une publication allemande qui portait le nom de As-Gardhr : c’est-à-dire le nom même de la cité-forte qui fut la capitale d’Odin avant son départ vers l’Europe septentrionale.

Ainsi une donnée mi-historique et mi-religieuse, et puissamment enracinée dans la culture d’un peuple, a pu servir de tremplin psychologique à l’un des plus grands drames guerriers de l’histoire contemporaine. Qui oserait dire que les traditions (bien ou mal interprétées) sont sans effet sur la marche du monde ?