L’identité à l’épreuve d’une époque déliante : enjeux cliniques de l’enracinement 

L’adolescence est un moment de transition, mais aussi de grand péril : celui ne pas acquérir de repères, de se dissoudre dans l’instant, ou de se construire sur du vide. Sans enracinement, il n’y a ni continuité intérieure, ni stabilité psychique. L’identité est une structure, pas une émotion passagère. Elle se forge au croisement de trois axes :

  • Une filiation (d’où je viens),
  • Une valeur vécue (ce qui m’oriente),
  • Un projet d’être (ce que je deviens).

Carl Gustav Jung disait que l’homme moderne a perdu ses dieux et, avec eux, la structure intérieure. L’adolescent a besoin de repères archétypiques pour s’individuer : il ne devient lui-même qu’en renouant avec des figures symboliques fortes.

Dans une perspective clinique, l’absence de récits fondateurs, de mythes structurants ou de symboles référentiels crée un vide identificatoire.

Le philosophe Gilbert Durand soulignait l’importance des structures imaginaires dans la construction du psychisme : sans elles, l’adolescent se trouve exposé à une désymbolisation du réel, entraînant confusion identitaire, désorientation et hypersensibilité aux discours extérieurs.

Mircea Eliade, dans son étude des sociétés traditionnelles, rappelle que l’individu ne se comprend qu’en rejouant un récit originel, un mythe structurant. L’identité est toujours inscrite dans une cosmogonie, une histoire fondatrice.

L’éthologue Konrad Lorenz (voir l’article que nous lui avons consacré, Les huit péchés capitaux de notre civilisation, répertorié dans la thématique Psychologie sociale et politique), insistait sur le besoin d’empreintes précoces, de formes de stabilité comportementale liées à l’environnement et à la culture. L’adolescent a besoin de rites, de symboles, d’une continuité incarnée.

Viktor Frankl, psychiatre, rappelait que le besoin de sens est une donnée existentielle. Sur le terrain clinique, l’absence de valeurs intégrées et d’enracinement dans une continuité existentielle favorise l’émergence de troubles anxieux, de conduites d’évitement, ou de sentiments de vacuité. Il est donc nécessaire de travailler sur la réhabilitation du sens, de la vocation, de l’horizon personnel.

Louis Lavelle, philosophe de l’être, montre que la liberté n’est possible que dans la fidélité à un ordre intérieur, à une hiérarchie de valeurs. Or, l’adolescent livré à lui-même n’est pas libre : il est vulnérable, perméable, instable.

Une identité forte ne se construit pas dans l’émotion, mais dans la transmission. Transmettre une histoire, une langue, une terre, des gestes, c’est offrir à l’adolescent une structure symbolique où se poser.

Sur le plan thérapeutique, l’accompagnement passe par plusieurs axes concrets :

  • Réactivation du récit familial (héritage, transmission, symboles) ;
  • Travail sur les repères structurants (valeurs, rites, cadre) ;
  • Revalorisation de l’engagement dans le réel (métier, service, lien à la terre, foi) ;
  • Réinscription dans une histoire qui dépasse le moi biographique.

Ces leviers permettent de stabiliser la structure narcissique, de soutenir la construction du moi et de prévenir les effondrements psychiques liés au déracinement.

Mais l’enracinement, ce n’est pas le repli. C’est la condition de l’ouverture maîtrisée, de la liberté vraie. Un adolescent enraciné peut affronter le monde sans s’y dissoudre. Il peut dire « je », là où d’autres se perdent dans la masse.

Sur le plan clinique, l’adolescent en quête de stabilité ne cherche pas une liberté sans contours, mais des repères symboliques solides. Il a besoin d’un cadre contenant, de figures d’identification structurantes, et d’un environnement porteur de transcendance. C’est à partir de ce sol psychique stable qu’il peut se différencier sans se fragmenter.

Élever, au sens fort, c’est aider à s’enraciner profondément pour s’élever librement. Sans racines, rien ne pousse. Sans identité forte, l’adolescent reste captif de l’air du temps, instable, déraciné, parfois perdu à jamais.

Dans la pratique, accompagner un adolescent vers une identité stable implique de restaurer un ancrage symbolique, une continuité narrative et une cohérence identificatoire. Cela suppose de travailler sur : 

  • La filiation symbolique (nom, histoire familiale, transmission) ;
  • La structuration du moi par l’intégration de repères et de limites ;
  • La capacité à intérioriser des figures tierces, garantes d’un ordre symbolique ;
  • L’inscription dans une verticalité de sens (valeurs, vocation, transcendance).

Un adolescent ne peut pas « se trouver » dans le vide. Il a besoin d’un lieu intérieur habitable, construit à partir d’un socle solide. C’est cette assise psychique qui le rendra capable d’autonomie véritable, d’engagement, et de durée.