La franc-maçonnerie aujourd’hui, dans toutes ses obédiences, affirme être l’institution de promotion des valeurs républicaines de liberté, de fraternité et d’égalité, lesquelles forment la devise de l’une de ces obédiences, le Grand Orient de France, devise choisie pour être comme chacun sait celle de la République française. Nous ne discuterons pas ici de ce que ces mots recouvrent selon la « philosophie maçonnique ». C’est sans doute le principe d’égalité qui a été et demeure le plus mis en avant par la franc-maçonnerie moderne. Alors il n’est pas étonnant que ceux qui se penchent avec un peu d’attention sur l’histoire et la réalité maçonnique soient frappés par un double paradoxe ?…
Le premier est celui du principe ultra hiérarchique sur lequel fonctionnent les loges. Ils découvrent ainsi un univers d’initiation par degrés, où l’on exige le respect du secret sans que l’on puisse savoir sur quoi il portera. Ils entendent parler de grands-maîtres, de hauts grades et, avec stupéfaction, ils découvrent le second paradoxe, à savoir l’extraordinaire inflation de titres pompeux, grandiloquents, puisés dans toutes les mythologies, et d’autant plus rehaussés d’adjectifs à la vanité sans limite, que ces distinctions chevaleresques, princières, royales, impériales rehaussées de tous les termes de grandeur, de dignité, de sublimité, de perfection, de souveraineté ne recouvrent évidemment rien, strictement rien de concret dans l’ordre de ce qu’elles évoquent. Bien entendu le franc-maçon répondra à cette observation avec les arguments du symbolisme.
Mais l’attrait de la franc-maçonnerie ne tient-il pas en partie* au fait que le notaire à la vie grise, le pharmacien du coin dont l’épouse est grincheuse, le commerçant avide de considération, le VRP en recherche d’honneur, le gendarme qui veut comprendre le secret des choses, se retrouvent régulièrement dans un temple quelque peu surréaliste où munis d’insignes honorifiques, avec leurs tabliers, leurs sautoirs, leurs épées en fer blanc, ils siègent avec des titres fabuleux et des fonctions qui les rattachent subliminalement à la cour de Babylone, aux académies pythagoriciennes ou au Temple de Salomon. N’est-il pas beau quand on sort d’une réunion de comptabilité, de conseil d’administration, de syndicat d’instituteurs, de vendeurs de lessives, de se retrouver dans les rôles de très vigilants frères tuileurs, de frères couvreurs et de vénérables, méditant des symboles initiatiques censés remonter aux Templiers, à Adoniram, à Cyrus et Zorobabel ? Mais surtout est-il un franc-maçon digne de ce nom pour ne pas aspirer à travailler un jour au REAA (Rite Ecossais Ancien et Accepté, ce qui change certes de la tristesse du RER) et à accéder au Grand Collège des Rites du Grand Orient ou au Suprême Conseil de la Grande Loge de France. Et bien que l’on sorte d’une Éducation nationale où l’on n’apprend plus ni le grec ni le latin et encore moins l’hébreu, voilà que l’on s’y croit achéo-polyglotte en prononçant quand on accède au grade de Maître Secret, des formules kabbalistes et des « Grands Mots » et les neuf noms de la Divinité. Est-ce chez Peugeot ou à la RATP ou à Bercy, chez LR ou au Modem ou dans quelconque convention collective que l’on pourrait devenir Grand Inspecteur Grand Élu Chevalier Kadosh (ouf, c’est fini !) ou tout simplement Rose-Croix. Lorsque l’on quitte, par exemple, les bureaux de la Poste, n’est-il pas tout de même exaltant de s’en aller cogiter au Souverain Sanctuaire du Rite de Memphis-Misraïm ! Et quelle joie, le soir, au bord de la piscine du Club-Med ou plus richement dans les réceptions de la grande bourgeoisie du régime, de ne pas pouvoir s’empêcher de livrer à sa petite amie émerveillée le secret que l’on est Maître Élu des Neuf ou Illustre Élu des Quinze, ou Grand Maître Architecte ou Grand Élu Parfait, et même Chevalier Serpent d’Airain voire, cela en bouche un coin, au trentième degré Chevalier de l’Aigle Blanc et Noir ! A moins que l’on ne soit Chef du Tabernacle ou Prince du Tabernacle, ou mieux (ou pire) encore, Grand Inquisiteur Commandeur ou Chevalier du Royal Secret. On imagine alors combien, à la fois éperdue d’admiration pour un tel homme, mais aussi remplie de fierté pour être ainsi choisie par lui, la tendre compagne aura de plaisir dans ses épanchements amoureux, se transmutant à son tour en Esther ou en princesse de Babylone, et à roucouler sur l’oreiller avec émotion le titre de son « Souverain Sublime chéri ».
N’y aurait-il pas là un des aspects au moins de la séduction qu’opère la maçonnerie sur certains esprits ?
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*Les autres motivations sont la constitution de réseaux d’affaires, de carriérisme politique, de militantisme républicain basé sur les idéaux de la secte.
