Les thèmes initiatiques dans la légende des Nibelungen

La légende des Nibelungen fait partie de ce fond mythique nord-européen qui, des sagas scandinaves aux cycles celtes et jusqu’aux emprunts qu’en a fait Tolkien, a marqué l’inconscient collectif et l’imaginaire de notre Occident, tout aussi profondément que les mythes gréco-latins du fonds méditerranéen. Mais cette mythologie nordique nous est moins connue en France (bien que les choses soient en train de changer dans ce domaine), où depuis des siècles les habitudes culturelles nous avaient surtout familiarisés plutôt avec l’héritage gréco-romain, et surtout parce que ces légendes du Nord sont avant tout de source orale et qu’elles n’ont pas été portées à l’écrit avant le XIIIe siècle.

La légende s’ébauche aux premiers siècles de l’ère chrétienne (IIIe et IVe, au moment où débute l’importation sur le sol de notre continent du christianisme fondé loin de là en Judée par un rabbin hérétique), alors que le christianisme était encore loin d’être implanté en Germanie et en Scandinavie, et que le mythe l’emportait de beaucoup sur l’histoire. Précisons d’emblée la seule référence historique : cette légende concerne la race des Burgondes (dont les Nibelungen sont les ancêtres mythiques), qui étaient lors installée à Worms sur les bords du Rhin.

Chantée par fragments dès le XIIIe siècle par les troubadours, cette légende s’est perpétuée vivace dans les contes pour enfants jusqu’à nos jours (au moins en ce qui concerne l’épopée de Siegfried), mais c’est essentiellement Richard Wagner qui, il y a cent-cinquante ans, lui a donné une audience mondiale grâce à sa fameuse tétralogie L’Anneau des Nibelungen (nous verrons pourquoi « L’Anneau ») et dont nous rappelons les quatre opéras qui la composent : 1) L’Or du Rhin, 2) La Walkyrie, 3) Siegfried, 4) Le Crépuscule des Dieux.

Nous suivrons de près du reste le livret de Wagner pour exposer l’enchaînement des différents thèmes initiatiques de la légende, et vous y trouverez les analogies dues aux emprunts qu’a pu faire Tolkien à cette légende burgonde pour la rédaction de ses succès mondiaux Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux, convoitise, querelle fraternelle, forge, puissance, créature souterraine, malédiction, invisibilité, errance, le grand chapeau de Gandalf, l’épée qui sera reforgée, la fin de l’Anneau… (et même des éléments présents dans d’autres références, l’épée Excalibur du folklore celte, le sommeil de la Belle au bois dormant dans le conte de Perrault).

– Imaginons que nous sommes au bord du Rhin à l’heure où le soleil se couche dans les eaux du fleuve, qui coule en cet endroit d’est en ouest. Soudain, le soleil flamboie au moment de s’enfoncer dans l’intimité de l’eau, on assiste à une sorte de transmutation de l’eau en or solaire, le soleil devient comme une pierre d’or, un « anneau » d’or issu des profondeurs fluviales, et c’est précisément le feu nucléaire de cette pierre des profondeurs qui va motiver tous les personnages de la légende. Cette immense image archétypale du mariage alchimique eau-feu inaugure notre récit et elle l’achèvera aussi.

Cet or du Rhin que nous venons d’imaginer, la légende nous apprend qu’il repose tout au fond du fleuve sur un rocher gardé par sept Nixes qui sont les nymphes germaniques. Ce sont de belles créatures ondulant au gré des vagues et dont les longues chevelures épousent les caprices de l’eau. Elles étaient déjà présentes à la naissance de cet or, quand la matière peu à peu sortie du chaos originel a marié les éléments les plus purs de la terre, de l’eau et du feu pour en faire cet or primordial, sur lequel elles doivent veiller jalousement afin qu’il ne puisse refléter que le feu solaire et les étoiles du ciel sans jamais être souillé par les lourds désirs des créatures souterraines.

Car dans l’obscurité des entrailles de la Terre, il existe d’étranges créatures nées de la boue et des vapeurs, des Nains qui se sont donnés le nom de « Nibelungen », nom dont la racine nebel évoque la brume et la nuit. Pour rappel, Nacht und Nebel (Nuit et Brouillard) fut le nom de code des directives sur la poursuite pour infractions contre le IIIe Reich en 1941. Les Nains sont des fils de la ténèbre originelle, qui plus ou moins consciemment aspirent eux aussi à la lumière comme toutes les créatures. Parmi eux, Alberich, le plus intelligent, le plus habile, a réussi à se hisser jusqu’à une ouverture lumineuse et ayant peu à peu habitué ses yeux à la lumière du jour, il découvre alors toute la splendeur de la nature rayonnante de soleil. Il voit passer devant lui les sept Nixes allant danser autour du rocher qui ruisselle d’or et de pourpre en émergeant à la surface du Rhin. Dans leur ronde échevelée, l’une d’elles le caresse en passant et cela fait comme une brûlure dans tout son être. Il ne sait pas que ce chant des Nixes est un appel de l’amour qui pourrait le transfigurer lui, le pauvre marin difforme, s’il écoutait leurs voix. Mais au lieu d’être à l’écoute, il se laisse aller à vouloir saisir, retenir dans ses bras ces corps mouvants qui lui échappent toujours. Lorsque le soleil se concentre au sommet du rocher, faisant étinceler l’or du Rhin, Alberich se détourne de la danse des Nixes, ses yeux fixent l’or aux mille feux, il est pris du désir ardent de s’en emparer. C’est alors qu’une Nixe proclame : « Celui qui prendra cet or et s’en forgera un anneau deviendra tout-puissant, mais il sera maudit, car il ne connaître jamais l’amour. » Qu’importe la malédiction, Alberich arrache la pierre d’or, et se laissant glisser au bas du récif, il disparaît dans son abîme souterrain, les mains crispées sur son trésor, son « précieux » écrira Tolkien. Poussant des cris angoissés, les Nixes ont disparu elles aussi au milieu des algues flottant au fil de l’eau.

Les Filles du Rhin gardiennes de l’or

Cet « Or du Rhin », prologue de la tétralogie de Wagner, a ouvert pour nous l’alchimie des éléments eau-or-feu d’origine céleste qui structurent « l’anneau ». Il nous a montré Alberich , cette créature des terres nocturnes, un instant traversé par l’illumination de l’amour, refusant d’écouter les Nixes, ces filles de l’eau et du soleil, et s’emparant par cupidité de l’or du Rhin. Il a ainsi ouvert la porte au démon de la possession et des pouvoirs.

– Quittons le Rhin pour la demeure des dieux germaniques qui se dresse sur les sommets de cet Olympe que les Allemands appellent le Wallhalla. Là, règne Wotan, le dieu suprême avec son épouse Frigga, dans un univers de lumière où tout est harmonieusement ordonné selon les lois immuables des dieux. Cependant, Wotan est anxieux de l’avenir, des songes l’ont averti que sa toute-puissance allait prendre fin. Dans ce monde de lumière sèche, il sent les premiers craquements qui vont ébranler son royaume. Alors, il est allé consulter les trois Nornes, qui sont les Parques germaniques tissant entre leurs doigts les destinées divines et humaines. Elles sont assises sous le grand frêne du monde, le frêne Yggdrasil, arbre qui dans la mythologie nordique est l’arbre des origines, l’axis mundi que nous retrouvons dans toutes les traditions. Du pied de cet arbre de la Sagesse jaillissent trois sources, celle de la possession, celle de la puissance, celle de la connaissance. C’est évidemment à la source de la Connaissance que Wotan veut boire, mais les Nornes réclament en échange l’un de ses yeux. Pourquoi ce marché ? Cet œil perdu, symbole de la lucidité arraché à la vision extérieur, dont maintenant se retourner vers la vision intérieure, celle qui fera découvrir à Wotan la source profonde cachée au centre de son être et dont la source extérieure à laquelle il boit n’est que le reflet.

Et voici qu’arrivent au Wallhalla les deux Géants, Fafner et Fasolt, qui en ont construit le magnifique palais. Ils viennent réclamer le fruit de leur travail, c’est-à-dire selon ce qui avait été convenu avec Wotan, la belle déesse Freyja, la sœur de son épouse Frigga. Or, Freyja a pour fonction au Wallhalla de veiller sur le jardin où mûrissent les pommes d’or. Ici, apparaissent les deux thèmes du jardin et des pommes, souvent évoqués dans les antiques traditions. Ce jardin est le seul lieu humide et fécond du Wallhalla. Et seule Freyja peut distribuer aux dieux ces pommes d’or afin de leur assurer une éternelle jeunesse, celle qui rend l’instant présent à sa dimension d’éternité, car les dieux du Wallhalla ne connaissent pas l’écoulement du temps. Wotan avait donc fait aux géants une promesse insensée, mais avec la ferme intention de ne pas la tenir. Il se trouve dans une impasse. Que peut-il répondre aux géants ? C’est alors que Loge, le dieu du feu (même racine que Lug, dieu de la lumière), vient à son secours. Ce dieu connait les passages reliant le monde de la lumière au monde obscur de la terre. Il a entendu les plaintes des Filles du Rhin pleurant leur or perdu. Il sait qu’Alberich, le nain, a dérobé cet or et s’en est forgé un anneau qui donne la toute-puissance. Il suggère donc à Wotan de s’emparer de l’anneau d’Alberich et de tous ses trésors pour les donner aux géants en échange de Freyja. Le marché est conclu entre Wotan et les deux géants, néanmoins ces derniers gardent Freyja en otage en attendant l’arrivée de l’or. 

Fafner et Fasolt

– C’est donc pour la possession de cet anneau que le drame va s’enclencher. Nous changeons maintenant de décor et quittons les hauteurs lumineuses du Wallhalla pour une véritable descente aux enfers : précédé par Loge, Wotan pénètre dans la forge souterraine d’Alberich. En fait, guidé par son œil intérieur, il descend au centre de lui-même. Les voici tous deux entourés par les lueurs rouges et les vapeurs du métal en fusion. La chaleur est étouffante en ce lieu où s’opère la transmutation des énergies telluriques. Fourmillement et agitation, telle est l’atmosphère (bien traduite dans la musique de Wagner) de cette forge. Alberich y commande à coups de fouet tout un peuple de nains terrorisés. le nain Mime, souffre-douleur d’Alberich a réussi à forger le fameux anneau. Il a également fabriqué un heaume magique qui permet à celui qui le porte de se rendre invisible ou de revêtir n’importe quelle apparence. Devant les deux divinités du Wallhalla, Alberich se vante de ses pouvoirs magiques, et non sans forfanterie, il se coiffe du heaume et se transforme en un énorme serpent menaçant pour effrayer Wotan. Alors, le rusé Loge lui demande s’il pourrait se changer une petite bête paisible. Et voilà qu’Alberich, sombre idiot naïf, obtempère et devient crapaud. Loge pose son pied sur la bête et s’empare du heaume. Démuni de son casque, Alberich a repris sa forme de nain. On l’enchaîne, on lui réclame l’anneau et tout son or. Impuissant, Alberich doit s’exécuter, mais il prononce à nouveau, avant de disparaître, la malédiction des Filles du Rhin : « Le possesseur de l’anneau sera à jamais maudit ».

– Wotan et Loge remontent au Wallhalla. Fafner et Fasolt demandent qu’on entasse l’or jusqu’à ce que la déesse Freyja en soit totalement recouverte. Ce qui est fait, mais par un petit interstice, on aperçoit encore l’œil de Freyja. « Pour le cacher, que l’on ajoute au tas d’or le heaume et l’anneau magiques », demandent les géants. Un instant, Wotan a la tentation de garder l’anneau pour lui, mais Loge lui rappelle la malédiction qui lui est attachée et, de plus, sans Freyja, le Wallhalla ne pourrait pas survivre. En fait, si Wotan finit par jeter l’anneau dans le tas d’or amoncelé, c’est que la descente dans ses propres terres intérieures lui a fait comprendre que la sagesse n’est pas dans la possession ni les pouvoirs. Freyja est donc libérée et peut continuer à distribuer les pommes d’or aux dieux du Wallhalla. On assiste du reste au premier effet de la malédiction, car les deux géants se disputent pour la possession de l’anneau, et l’un d’eux, Fafner, tue son frère pour rester le seul propriétaire de l’anneau magique.

– Nous savons que depuis la perte de son œil, Wotan a reçu l’information de la chute inéluctable des dieux et de sa propre fin. Il erre tristement dans son palais du Wallhalla, qui lui semble être devenu un tombeau, au-dessus duquel tournoient inlassablement deux grands corbeaux noirs. Alors, il prend la décision de quitter ce monde pour connaître d’autres formes de vie. Il va devenir le « wanderer », le « voyageur » qui erre sans fin dans l’univers, apparemment sans but, en fait en quête de lui-même. Nous retrouvons ici le thème traditionnel de l’errance. Wotan quitte le séjour lumineux de Wallhalla, il va oublier son épouse Frigga et connaître de nombreuses aventures, poussé par le démon de la jouissance certes, mais surtout désireux d’épouser cette terre des hommes et de la marquer de son empreinte divine. Car, il sait que ce sont les hommes qui dans la chaîne évolutive de l’univers prendront le relais après la fin des dieux. En un premier temps, il s’unit à la déesse-mère de la Terre, la sombre Erda (dont le nom signifie terre) qui est aussi la déesse de la ténèbre primordiale. De cette union naîtra la race des Walkyries, ces farouches dompteuses de chevaux qui assistent les héros dans les combats et conduisent au Wallhalla les âmes des guerriers morts sur les champs de bataille. Leur apparition est illustrée chez Wagner par la fameuse « chevauchée des Walkyries ». L’une d’elles sera particulièrement chérie de Wotan, ce sera sa fille bien aimée Brunhilde.

Les Walkyries

– L’errance de Wotan se poursuit sur la terre des hommes. Maintenant, il ne recherche plus les déesses, mais l’étreinte des femmes humaines. (Déguisé en simple voyageur coiffé d’un grand chapeau dont le bord cache le trou béant de son œil perdu), nous le voyons s’unir aux femmes de la tribu des Wälsungen. Et c’est dans cette famille que naîtront deux jumeaux, le frère et la sœur, Siegmund et Sieglinde. Ces deux êtres, étroitement unis dès leur naissance par des liens mystérieux, vivront pourtant leur adolescence séparés l’un de l’autre. Sieglinde devient, par contrainte, la compagne d’un homme frustre et brutal appelé Hunding (hund = le chien) et Siegmund vit durant des années en pleine forêt à la recherche de sa chère sœur. Ils finissent par se retrouver et se reconnaître dans une hutte forestière, bizarrement formée par le tronc d’un frêne qui la traverse de bas en haut et dont le feuillage constitue le toit de la hutte. Nous retrouvons ici le thème de l’arbre : ce frêne est, à l’échelle humaine, le reflet du frêne des origines au pied duquel Wotan avait consulté les Nornes. Cet arbre vit au rythme des saisons de la vie végétale, et comme c’est le printemps, la sève monte et frémit dans l’axe de la hutte. Elle monte également dans ces deux êtres qui sont enfin rejoints : ils s’abandonnent à la musique profonde de leurs corps et sous la clarté de la lune ils échangent leurs rêves, leurs désirs, et leur semence. De cette union, naîtra le héros Siegfried.

Avant de poursuivre les aventures de tous ces êtres issus des reins de Wotan, qui sont les fruits de ses épousailles successives, arrêtons-nous quelques instants sur leurs noms : 

Brunhilde : hilde est une racine germanique indiquant la féminité, la douceur (hold en allemand moderne).

Dans les trois noms de Siegmund, Sieglinde, Siegfried, nous avons en commun la racine Sieg, qui signifie en allemand moderne la victoire (que l’on pense au « Sieg Heil » clamé dans l’Allemagne du IIIe Reich). En fait, Sieg veut dire « victoire sur moi-même », pour atteindre l’accomplissement. Dans Sieglinde, linde est une terminaison signifiant aussi, comme hilde, la douceur. C’est du reste en allemand moderne le nom du tilleul (die Linde) dont les effluves lénifiants évoquent la douceur maternelle. Sieglinde, c’est la douceur de l’accomplissement de soi. Elle est bien l’aspect complémentaire de Siegmund. (Ne soyons pas choqués par l’union incestueuse – selon les humains – de Siegmund et Sieglinde, fréquente dans les mythologies anciennes).

Siegfried : der Fried, c’est la paix. Nous verrons plus loin que ce n’est qu’à sa mort que ce héros connaîtra enfin « la paix de l’accomplissement ».

Il était nécessaire de réfléchir sur les noms de tous ces descendants de Wotan, car la légende ne les a pas appelés ainsi par hasard. Ce sont les noms d’être purs, d’une qualité divine exceptionnelle, mais qui vont être affrontés à de terribles épreuves et enfin, à la mort, avant de connaître l’accomplissement final inscrit dans leurs noms.

– Reprenons le récit. Qu’est devenu Wotan après toutes ces aventures ? Il est maintenant fatigué de son errance sur la terre qu’il a imprégnée de sa semence. Il lui faut assumer le destin prévu pour tous les dieux, c’est-à-dire la chute inexorable. Le voici placé devant sa dernière épreuve : celle de la remontée au Wallhalla. Il y retrouve une Frigga en colère. Elle, qui est l’épouse première et qui préside aux lois ontologiques, reproche à son époux, non seulement sa longue absence et ses nombreuses infidélités, mais surtout sa faiblesse envers les deux amants qui, par leur union fraternelle, ont violé le pacte du sang et vont engendrer une vie interdite selon la loi. Elle exige de Wotan qu’il fasse mourir Siegmund dans un duel qui va l’opposer à Hunding. Ce dernier, en effet, ayant découvert la trahison de sa compagne Sieglinde, provoque Siegmund en duel. Mais comment vaincre Hunding sans arme ? Sieglinde montre alors à Siegmund une épée fichée jusqu’à la garde dans le tronc du frêne. Personne jusqu’à ce jour n’avait réussi à l’arracher, car c’était une épée de facture céleste, qui avait été enfoncée là par Wotan comme pour éprouver la force de Siegmund. Et de fait, Siegmund, dans un violent arrachement, s’empare de l’épée et va pouvoir vaincre Hunding.

Mais Wotan s’inclinant devant la dure loi de Frigga doit laisser mourir Siegmund. La Walkyrie Brunehilde, qui a assisté au dialogue Wotan-Frigga, se révolte à l’idée de la mort d’un si noble héros. A son père qui lui ordonne de ne pas assister Siegmund dans le duel, elle refuse d’obéir. C’est donc Wotan lui-même qui, au cours du combat entre Siegmund et Hunding, est obligé de briser l’épée de Siegmund avec sa lance, insigne de sa toute-puissance. Siegmund meurt. Mais Brunehilde, outrée de ce qu’a fait son père, descend de cheval, réconforte Sieglinde qui avait assisté, impuissante, au duel, en lui disant : « sauve celui que tu portes en ton sein et emporte les deux morceaux de l’épée de Siegmund ». Conduite par le coursier de la Walkyrie, Siegling arrive devant une grotte où vit le nain Mime (qui avait réussi à se libérer du joug d’Alberich). Elle sent la vie frémir dans son corps et met au monde Siegfried mais meurt peu après. Faite pour être la compagne de Siegmund, elle n’aspirait qu’à le rejoindre dans le monde invisible. Victimes de l’amour qui est au-delà de la décence, Siegmund et Sieglinde se sont réunis dans la mort.

Cependant, Frigga n’est pas encore satisfaite. Elle exige maintenant la perte de la Walkyrie Brunhilde. Une fois de plus, Wotan s’incline devant l’intransigeance de son épouse et, pour punir Brunhilde de sa désobéissance, il la condamne à l’exil : elle ne vivra plus désormais avec ses sœurs au Wallhalla, mais sur une île déserte au-delà de la mer des Tempêtes. C’est là qu’elle repose, plongée dans un profond sommeil, dont elle ne pourra sortir que si un héros parvient à franchir tous les obstacles qui vont l’isoler du monde extérieur. L’île, par sa forme circulaire, est un peu comme l’œuf cosmique, symbole d’unité et de régénération. Mais Brunehilde se rebelle encore, car elle ne veut pas être exposée sans défense aux entreprises d’un vulgaire aventurier. Elle réclame de son père qu’un mur de feu s’élève tout autour du rocher, un rempart de flammes si redoutable que seul un héros porté par un amour aussi fort que le feu du ciel puisse le franchir. Un véritable dialogue d’amour, magnifiquement rendu par la musique de Wagner, se déroule entre le père et la fille, pendant que Wotan dresse la muraille de feu autour du rocher d’exil. Avec cette plongée de Brunehilde dans la nuit du sommeil, nous touchons au thème de la mise en chrysalide d’un être qui ne pourra revivre que rénové par l’amour.

Brunhilde

Qu’est devenu pendant ce temps l’enfant de Siegmund et Sieglinde, le jeune Siegfried ? Il est élevé par le nain Mime qui continue ses travaux de forgeron dans une grotte forestière. Nous effleurons là le thème de la grotte (que nous retrouverons à la mort de Siegfried) la grotte étant la première et la dernière demeure de l’homme. Siegfried, élevé en pleine forêt, vivant de cueillette et de chasse, est devenu un homme vigoureux dont la force dépasse – et de loin – celle de Mime. Il sait qu’au-delà de la forêt s’étend une contrée désolée où règne un dragon veillant sur un trésor fabuleux. Ce dragon était la nouvelle forme prise par le géant Fafner, le possesseur de l’or, de l’anneau et du heaume. Personne n’avait jamais osé s’en approcher tant sa force était effrayante et son souffle empoisonné. Siegfried ne cesse de rêver qu’il tue le dragon, tandis que Mime n’entretient dans ces pensées, lui qui veut dérober le trésor du dragon Fafner. Or, Siegfried veut échapper au petit monde de Mime, il veut mettre à l’épreuve la force immense qu’il sent en lui, il se sait appelé à de grandes aventures héroïques.

Mais pour être un héros, il lui faut une épée. Mime lui révèle alors qu’a fond de la grotte qui leur sert d’habitation, sont cachés les deux fragments de l’épée de son père Siegmund. Immédiatement, Siegfried réactive le feu de la forge et il parvient à forger les deux tronçons en une nouvelle épée flamboyante. Nous retrouvons, pour la deuxième fois, le thème de l’épée, l’arme qui tranche le nœud gordien des passions, afin de conduire l’homme à la lumière. Pour se munir d’une épée, il faut le mériter, car ne possède pas une épée n’importe qui. Seul l’homme capable de faire des efforts considérables est digne de la porter. Souvenons-nous que Siegmund avait dû l’arracher avec violence du tronc du frêne où elle était enfoncée jusqu’au pommeau. Ici, Siegfried ne fait pas une simple soudure entre les deux moitiés de cette épée faite de fer sidéral, mais il les re-travaille, il en fait de la limaille, c’est-à-dire une sorte de nouvelle matière, puis il la reforme en porter le fer au rouge incandescent. Ce n’est qu’à partir de là que cette nouvelle épée est vraiment la sienne et il va pouvoir affronter le dragon.

Siegfried et Mime

Invoquant le dieu lumière qui fait étinceler la lame de l’épée, il réussit à tuer le dragon. Un vent léger vient purifier l’air empuanti par le souffle du monstre. Siegfried trempe un doigt dans le sang de la bête et sent que son doigt se recouvre de corne. Il baigne alors tout son corps dans le sang qui coule à flots du ventre du dragon, comme s’il voulait s’identifier à lui et en épouser la force colossale. Sa peau se raffermit peu à peu et devient comme une cuirasse, mais pendant le bain, une feuille de tilleul emportée par le vent est tombée entre ses deux épaules. Ce sera le seul endroit où son corps restera vulnérable. Il faut noter là la parenté de culture européenne entre cette fable burgonde dans laquelle puisera Wagner et la légende d’Achille héros de la mythologie grecque devenu invulnérable après que sa mère l’eut plongé dans les eaux du Styx, le tenant par le talon, son seul point faible. Ce n’est pas la seule analogie culturelle entre les peuples d’Europe. Dans son Histoire et tradition des Européens (Editions du Rocher 2002), Dominique Venner rappelle à propos du caractère transnational des grands faits de culture et de la vigoureuse unité de culture des Européens de l’âge du bronze, que découvertes sous un tumulus du Danemark ou dans une tombe de Mycènes, les épées semblaient toutes sortir d’un même moule, affichant l’unité esthétique d’un même monde. 

Siegfried et Fafner sous sa forme draconique

Mais revenons à Siegfried, et voici qu’un autre miracle se produit au sortir du bain de sang : Siegfried comprend soudain le chant des oiseaux. En somme, avec sa tunique de peau cornée, il fera l’expérience terre et grâce à sa compréhension du langage des oiseaux, il fera l’expérience ciel. Ainsi Siegfried symbolise l’être humain situé entre ciel et terre : le langage de l’oiseau, c’est la lumière céleste enfermée dans la « tunique de peau » que lui a fait le sang du dragon. Telle est la signification ésotérique de ce double mystère du sang et de l’oiseau.

Le rossignol dit à Siegfried d’aller chercher le heaume et l’anneau dans l’antre du dragon, puis de quitter ces lieux. Alors commence le long chemin initiatique qui le mènera jusqu’au bout de lui-même. Cuirassé dans sa force et ne connaissant pas la peur, Siegfried se laisse pourtant guider par l’oiseau. Il se dirige à travers les « murmures de la forêt ». Il aborde la mer des Tempêtes au milieu des éléments déchaînés et parvient enfin à la montagne de feu qui se dresse au centre de l’île. En vérité, ce feu qui entoure le rocher de la Walkyrie ne se dresse pas tellement devant ses yeux extérieurs, c’est au fond de lui-même qu’il en ressent la brûlure profonde. Son cheval s’élance, les flammes s’écartent devant lui sans rien perdre de leur fulgurance. Le voici enfin près de Brunhilde allongée sur le rocher dans sa cuirasse de Walkyrie, les mains ouvertes comme des coupes vers le ciel. Siegfried, ce héros qui ignorait la peur, est pour la première fois de sa vie saisi de crainte et de tremblement devant elle : il lui ôte son casque, libérant ainsi sa lourde chevelure d’or, il passe une main sous sa cuirasse et sent palpiter son sein nu, il approche ses lèvres de sa bouche et c’est par un long baiser que finit le sommeil de Brunhilde et que commence le bonheur des amants, dont on dit qu’il n’a pas d’histoire…

Et cependant, dans ces épousailles, il y a comme une fêlure. Ces deux êtres qui s’aiment profondément sont restés malgré leurs étreintes passionnées dans la dualité. Ils ne trouvent pas l’unité parfaite de leur accomplissement total. Quelque chose est demeuré stérile dans leur union. Brunhilde ressent toujours la nostalgie de sa filiation divine, elle sent que Siegfried la quittera bientôt pour aller vers d’autres horizons. Quant à Siegfried, il ne cesse de penser à son épée, à son cheval, à son heaume. La tunique de peau cornée dont il est revêtu le tire vers des aventures extérieures où il pourra exploiter sa force et son courage et, par ailleurs, il a perdu l’écoute intérieure qui lui permettait de comprendre la langage des oiseaux. D’un commun accord, les deux amants reconnaissent la nécessité de se séparer pour un temps, afin d’éprouver leur amour et de le porter à un niveau de perfection auquel ils aspirent l’un et l’autre. En gage de son amour, Siegfried offre son anneau d’or à Brunhilde. Qu’elle demeure protégée en son île, jusqu’à ce qu’il vienne la reconquérir pour de nouvelles épousailles.

– Siegfried est donc parti en quête de nouveaux exploits, dont la légende ne nous parle pas, mais qui l’ont sans doute fait traverser bien des épreuves. Nous le retrouvons dans un bateau qui remonte le Rhin, entouré de douze chevaliers, se dirigeant vers Worms à la cour du roi des Burgondes. (C’est ici que nous voyons l’irruption de l’histoire dans le mythe, car aux premiers siècles de notre ère, il n’était pas encore question de chevalerie, ainsi nous décelons le scripteur-troubadour du XIIIe siècle inspiré par les légendes du roi Arthur). A Worms, le roi des Burgondes, Gunther, reçoit en grande pompe Siegfried et ses compagnons d’armes, dont le prestige est tel que la sœur du roi, Gudrun, s’éprend du héros chevalier. Aux questions qu’on lui pose sur ses origines, il répond en termes assez vagues qu’il a passé son enfance, non dans un palais mais dans une grotte de la forêt, qu’il s’est forgé une épée avec laquelle il a tué un dragon, puis il parle d’une façon assez mystérieuse mais éloquente d’une jeune vierge d’une beauté incomparable habitant une île lointaine. Ce propos enthousiasme le roi Gunther qui voudrait bien conquérir cette vierge pour épouse.

Siegfried nous apparaît alors totalement amnésique. Il accepte d’aider Gunther à conquérir Brunhilde pour femme. D’autre part, il existe à la cour de Gunther un personnage jaloux de Siegfried, c’est Hagen, le demi-frère du roi Gunther, lequel fait boire à Siegfried un philtre magique qui va l’enflammer d’amour pour la princesse Gudrun et lui faire totalement oublier le rapport essentiel qui l’unit à Brunhilde. Désormais, Siegfried ne songe plus qu’à devenir l’époux de Gudrun. On fêtera donc à la cour de Worms un double mariage, si Siegfried réussit à conquérir Brunhilde pour Gunther. Et c’est le départ pour l’île lointaine. Siegfried revêt son heaume magique et son visage prend alors les traits de Gunther. Ainsi « déguisé, il arrive sur l’île cerclée de feu. Le vrai roi Gunther reste au rivage pendant que Siegfried, sous les traits de Gunther, traverse à nouveau le rempart de flammes qui s’inclinent et s’écartent devant lui, car les éléments ne sont pas dupes du subterfuge. Mais Brunhilde, sur son rocher, reste interdite. Comment cet étranger qu’elle n’a jamais vu a-t-il pu franchir le cercle de feu que seul Siegfried peut franchir ? Et de plus, il veut l’emmener dans son pays pour y être souveraine ! Elle lui montre alors l’anneau qui la lie à Siegfried. Une lutte s’engage entre eux, au cours de laquelle Siegfried lui arrache l’anneau. Reconnaît-elle dans le souffle de son adversaire l’âme de celui dont elle avait connu les caresses ? Quoi qu’il en soit, c’est à contre-cœur qu’elle accepte d’être vaincue et de suivre cet étranger qui la conduit au bateau du vrai Gunther. Mission terminée pour Siegfried qui, recouvrant son vrai visage, retourne de son côté immédiatement à Worms rejoindre Gudrun.

Là, on procède aux préparatifs du double mariage. Et voici qu’arrive à son tour le bateau de Gunther ramenant Brunhilde à Worms. Cette dernière semble plongée dans un état léthargique. Soudain, elle aperçoit Siegfried au bras de Gudrun, elle reconnaît l’anneau qui lui a été arraché par Siegfried et qui brille à son doigt, elle crie à la trahison : « c’est lui mon époux, et non Gunther ». Mais Siegfried toujours sous l’effet du philtre de Hagen jure sur son épée qu’il n’a jamais connu charnellement cette femme, qu’il l’a loyalement conquise pour son ami Gunther, et que l’anneau a été pris dans l’antre du dragon. La cour retrouve son calme, mais Brunehilde demeure ulcérée, pour elle, il n’y a que le sang de Siegfried qui puisse laver pareille trahison. Hagen sera l’instrument de sa vengeance. Brunhilde lui apprend qu’on ne peut atteindre Siegfried qu’en le frappant dans le dos (là où était tombée la feuille de tilleul). C’est donc là que frappera Hagen, le lâche, puis il fera croire à la cour que Siegfried est mort à la chasse, victime d’une bête féroce. Une chasse royale, à laquelle participent tous les grands de la cour, est organisée, et c’est au cours de cette chasse que Siegfried va trouver son accomplissement dans la mort.

Deux moments importants sont à noter dans le récit de la mort de Siegfried : 

1°) La rencontre de Siegfried avec l’ourse qui, ne l’oublions pas, est animal sacré, symbole de lumière : Siegfried s’est égaré dans la forêt à la poursuite de cette bête. Le voici dans une clairière prêt à l’atteindre. Mais l’ourse se retourne sur lui et le regarde avec des yeux remplis de compassion. Siegfried comprend alors qu’il doit lui laisser la vie sauve, qu’il n’a pas à l’abattre car il n’a plus besoin d’une nouvelle tunique de peau. Il est enfin arrivé à un niveau de conscience grâce au regard presque humain de l’animal.

2°) La scène de la grotte où il va mourir : altéré par la course-poursuite et ayant besoin de repos, il aperçoit une source jaillissant dans une grotte, lieu d’ombre qui ouvre les entrailles de la Terre, représentant le retour à la mère, l’eau étant un symbole de connaissance intérieure. Siegfried se penche pour boire cette eau de source régénérante, et voici qu’au lieu de voir son visage, c’est le visage de Brunhilde qui vient se refléter sur le miroir d’eau. Le miroir, symbole solaire, est un instrument de révélation. En Brunhilde ainsi reconnue, il retrouve enfin la mémoire. En buvant à la source, il sort de sa prison espace-temps et avec la contemplation de Brunhilde il atteint sa dernière terre intérieure, il traverse sa peau cornée et découvre sa qualité d’être éternel. Plongé dans ce merveilleux état de conscience, il n’entend évidemment pas Hagen s’approcher subrepticement de lui et c’est sans pouvoir offrir de résistance que Hagen enfonce son arme entre les épaules. Place à la mort libératrice qui fait de lui un être totalement accompli, qui a enfin mérité son nom. Il est absous de la tragédie des passions humaines et a achevé sa quête vers la lumière.

Le meurtre de Siegfried

Et c’est le retour au palais de Gunther avec le corps de Siegfried allongé sur une civière et recouvert de son épée. Hagen et Gunther donnent à la cour des explications embarrassées. Mais voici qu’apparaît Brunhilde, la véritable épouse. En silence, elle contemple Siegfried et l’épée qui repose sur lui, puis elle organise les funérailles. Elle ordonne qu’un bûcher soit dressé sur les bords du Rhin pour y brûler le corps de son époux. Ce qui est fait, Brunhilde, dont le visage s’illumine de plus en plus, retire l’anneau du doigt de Siegfried et le jette dans les flammes afin que cet anneau maudit soit purifié de sa malédiction et que les Filles du Rhin puissent venir le reprendre dans une nouvelle conjonction du feu et de l’eau, qui lui rendra sa pureté originelle. Puis elle s’élance à son tour dans le brasier, en invoquant son père et les dieux du Wallhalla qui doivent périr en même temps qu’elle dans les flammes. Avec la mort de Brunhilde, c’est tout un univers qui s’anéantit. Cette mort dans les flammes est véritablement une mort cosmique. Dans le rougeoiement de l’incendie, on voit à l’horizon s’écrouler les hauteurs du Wallhalla. La race des dieux s’éteint. Brunhilde, devenue pure lumière, a rejoint son bien-aimé dans la paix de l’accomplissement, c’est-à-dire dans son nom prononcé une dernière fois Sieg-Fried. Le bûcher final engloutit les dieux et tous les protagonistes de cette épopée héroïque, il marque la fin du chemin initiatique et dénoue l’épopée héroïque en épopée mystique.