Tout exégète du genre Sabre et Sorcellerie (Sword and Sorcery) est tenté d’ouvrir le débat avec la figure de Robert Ervin Howard. Ne fut-il pas le premier écrivain à cristalliser tous les éléments de l’heroic fantasy pour leur donner cette forme éminemment reconnaissable aussi neuve qu’excitante ? Eh bien non. Le style Sabre et Sorcellerie plonge ses racines bien plus loin que la première production fantasy de Howard, parue dans les pages du désormais légendaire magazine Weird Tales. D’une certaine façon, il remonte au commencement même de la littérature.

Le type du guerrier héroïque à la Conan, qui sillonne le monde préhistorique en quête de monstres et de sorciers à pourfendre, se trouvait déjà en St Georges, Siegfried, avec Beowulf et Hercule.
Mieux encore en prise sur la tradition moderne du fantasy, sont ces fables langoureuses et exquisément ciselées, écrites par Lord Dunsany, soldat irlandais d’origine normande, poète, sportif, dramaturge et globe-trotter. Le premier ouvrage de cette veine de Lord Dunsany, Les Dieux de Pegäna, parut en 1905. Entre cette date et 1915, il publia sept plaquettes de fantasy qui sont les géniteurs en ligne directe de la littérature howardienne. Les œuvres de Dunsany s’inspiraient des contes fabuleux de Grèce et de Rome, des récits d’Hérodote et de Pline notamment, mâtinés de féérie orientale façon contes des Mille et Une Nuits. On y décèle aussi des traces d’épopées médiévales. La plupart de ces récits sont de toute évidence trop désincarnés et idylliques pour avoir influencé le genre Sabre et Sorcellerie, sinon très superficiellement. Quelques-uns sont bien plus proches de l’ambiance howardienne : citons, entre autres, La Forteresse inexpugnable, sauf pour Sacnoth dans Le Glaive de Walleran (1908), où le héros Leothric abat le dragon Tharagavverug. Il sculptera Sacnoth, le glaive enchanté, dans son squelette, pour occire Gaznak, le sorcier satanique. Autre exemple, La Horde des Gibbelins, nouvelle tirée du Livre des merveilles où l’on voit le roi Alderic tenter de se dresser contre les Gibbelins mangeurs d’hommes : le malheureux connaîtra une fin tragique.
Les contes Au Rebord du monde de Lord Dunsany se situent dans des royaumes fabuleux et lointains, hors du champ de nos connaissances. Ce sont huit inégalables chefs-d’œuvre de pure fantasy, qui devraient constituer la pierre angulaire de toute bibliothèque en la matière. Le genre d’ouvrage qu’on peut lire et relire et relire à l’infini. L’amateur éclairé y reviendra sans cesse au fil des années. H.P. Lovecraft était un grand admirateur des fabliaux de Dunsany. Bien avant de s’offrir le régal de leur lecture par l’écrivain en personne, le maître du macabre s’était déjà livré à des expériences sur les mêmes techniques d’écriture. Voir et entendre Dunsany fut un choc qui précipita Lovecraft dans une période de créativité littéraire nettement dunsinienne. Cette phase, commencée en 1919, se termina en 1926 par un roman inachevé intitulé Quête onirique du Kadath inconnu. Pendant ces huit ans, Lovecraft produisit une somme de travail considérable, qui témoigne de l’influence de Dunsany tant dans le choix des sujets que dans le style. Polaris, La Malédiction de Sarnath, Le Bateau blanc, Les Chats d’Ulthar, Céphalaïs : ces récits se succéderont à une cadence accélérée. De nos jours, Lovecraft est plus connu pour ses Mythes de Cthulhu, rédigés plus tard. Son cycle de jeunesse, Dreamlands, a aussi de fervents admirateurs.
Peu après, Lovecraft vendit pour la première fois une histoire – Dagon – à un pulp magazine tout récemment lancé, Weird Tales. Ce récit, publié dans le plus célèbre des pulps, sortit en 1923 – donc la première année du journal. La popularité de cette œuvre s’affirma très vite parmi les lecteurs de Weird Tales, au point que l’auteur finit par devenir le plus demandé de tous ceux qui collaboraient à la revue. Aucun, depuis lors, – car Weird Tales continue de paraître – n’a jamais pu le détrôner. En 1922, Lovecraft entama une correspondance avec Clark Ashton Smith, artiste, poète, sculpteur, traducteur et écrivain de science-fiction californien, en qui il découvrit une âme sœur. Lovecraft insista pour que le rédacteur de Weird Tales sollicite la collaboration de Smith. Les œuvres de ce dernier parurent donc dans le magazine à partir du numéro d’août 1922.

Lovecraft était volontiers prosélyte : il adorait imposer ses romans et auteurs préférés à ses connaissances – ses lettres en font foi. Si Smith n’avait découvert Dunsany tout seul, nul doute que la recommandation dithyrambique de son ami eut attiré son attention sur lui. La première publication de Smith dans Weird Tales, Le Neuvième squelette, parut en septembre 1928. Ni ce premier récit, ni ceux qui suivirent ne s’inspiraient de Dunsany ni de Lovecraft. Mais avec La Dernière incantation, leur double influence commence à se faire sentir. Il s’agit du premier cycle de récits ayant pour cadre Poséidonis – dernière île de l’Atlantide. L’Histoire de Satampra Zeiros, début d’une série se déroulant sur la nation historique d’Hyperborée, lui succéda. Puis vint L’Empire des Nécromants, basé cette fois sur le continent de Zothique, dans un lointain futur. Lovecraft était fasciné par l’idée de Dunsany : créer un milieu imaginaire pour y situer ses intrigues fantastiques. Quand un écrivain concocte lui-même de A à Z la géographie et l’histoire des royaumes où se passera son roman, il peut laisser le champ libre à son imaginaire, bien plus que s’il s’en tenait à un cadre historique. Smith le sentit d’emblée. Il choisit l’Atlantide, Hyperborée et d’autres contrées légendaires qui, selon les occultistes, engendrèrent des civilisations avancées, bien avant le début de l’histoire.
Les œuvres de Smith diffèrent du cycle dunsinien de Lovecraft, en ceci qu’on y trouve davantage d’action, d’aventure. L’intrigue porte souvent sur une quête : je songe au jeune guerrier Tiglari dans Le Dédale de Maal Dweb, à Satampra Zeitos, audacieux et un peu filou, ou encore au vaillant Ralibar Vosz, dont la recherche est rapportée dans Les Sept Guèzes. La filiation littéraire de ces histoires, de Dunsany à Smith, et également de Dunsany à Smith via Lovecraft, est perceptible dans les noms propres, qui exhalent le même parfum caractéristique signé Dunsany.
Inventer des mondes est un travail extrêmement complexe. D’un côté, il est plus simple de créer de toutes pièces le cadre où l’on entend faire évoluer ses héros, plutôt que d’utiliser des lieux historiques tels que Babylone ou l’Égypte : cela épargne des travaux de recherche fastidieux. Mais l’inventer implique d’autres difficultés. Si vous lisez un ouvrage se passant, disons, en Égypte ancienne, vous êtes déjà, par vos autres lectures, en possession d’un certain nombre de données sur la période en question. Mais le lecteur parachuté dans la Sarnath ou la Lomar de Lovecraft, ou la Zothique de Smith, en Hyperborée ou à Xiccarph, ne sait rien de ces mondes que ce qu’il plaît à leur créateur de lui en révéler. Il est tentant alors de donner trop ou trop peu d’informations. C’est le cas de ces œuvres de Michael Moorcock, qui semblent flotter hors de l’espace-temps, sans lien narratif pour les ancrer fermement à la Terra Cognita – au champ de nos connaissances. D’autres assomment le lecteur de renseignement parfaitement superfétatoires : voyez par exemple le roman récent de Philip José Farmer, Hadon de l’antique Hopar. Comme il avait choisi de travailler au plus près de fables, légendes et contes de fées, Dunsany n’avait besoin d’aucune donnée d’arrière-plan ou presque. Quand Lovecraft se mit à créer des royaumes fantasy façon Dunsany, il conserva la forme et l’ambiance des légendes et mythes. Clark Ashton Smith, pour sa part, écrivait des récits beaucoup plus actuels. Ses héros étaient humains. Ils avaient des soucis et couraient des dangers hors de tout contexte fabuleux. Smith fait indéniablement un effort pour rattacher ses intrigues à la réalité. On peut par exemple reconstituer l’ordre chronologique de ses romans zothiques grâce à des indices contenus dans le texte. Ce serait beaucoup plus hasardeux avec Lovecraft ou – à de rares exceptions près – avec Dunsany.

Lorsque Robert E. Howard (1906 – 1936) entre en scène, il apporte à ses romans un réalisme bien plus exigeant que ses prédécesseurs. Ceux-ci avaient de la préhistoire une conception romantique. Lui, fait preuve d’un matérialisme féroce. Les personnages de Smith ou de Lovecraft affrontent avec grâce une justice immanente teintée d’ironie poétique. Pas ceux de Howard ! Ses écrits puent le sang, la crasse, la sueur. Conan est plus grand que nature, mais il n’ira jamais se lancer dans des quêtes romantiques. C’est un mercenaire qui se bat contre argent comptant, un aventurier par force. Il lutte pour survivre dans un monde somptueux et barbare où les gens souffrent, où même les héros connaissent la défaite, où tout ne finit pas forcément bien. Howard, un Texan coriace et baraqué, vendit sa première histoire à Weird Tales à l’âge de quinze ans. Elle était intitulée Lance et croc et parut dans le numéro de juillet 1925. Elle mettait en scène des hommes des cavernes. Puis vint, dès l’année suivante, Crâne de loup, un récit d’aventure historique dans un style à la Rafael Sabatini. Howard s’était nourri de Burroughs, Haggard, Mundy et Rohmer, Harold Lamb et des romands de W. Chambers sur les guerres entre Français et Indiens dans l’État de New York. Il voulait écrire des ouvrages historiques et gagner sa place dans Argosy. Il découvrit rapidement qu’il lui serait impossible de percer sur ce marché : il lui aurait fallu pour cela entrer en compétition directe avec des auteurs plus âgés et plus célèbres, pour ne pas parler de Jack London ou de James Oliver Curwood. Alors, il se rabattit sur Weird Tales. Il se mit à lui vendre des récits d’aventures, contenant juste assez de surnaturel et de magie noire pour pouvoir être publiés dans un magazine qui se faisait une spécialité de l’étrange. Smith, Howard et Lovecraft, les trois plus illustres collaborateurs de Weird Tales, se connaissaient bien. Ils étaient amis, correspondaient assidûment, et se lisaient entre eux leurs manuscrits – des années parfois avant de les voir imprimés. Cela facilite en un sens la recherche d’exemples d’influence entre les trois… à moins que cela ne la complique. Si l’on voit clairement les contes atlantes de Smith se profiler derrière le roi Kull de Howard, il est impossible d’en trouver confirmation dans les dates : la seule que nous connaissons est celle de la publication. En 1929, enfin, Howard vendit son premier récit nouvelle manière à Weird Tales. Il s’intitulait L’Empire fantôme et donnait au monde l’aventure initiale d’un Atlante errant nommé Kull. C’est ainsi qu’est né le genre Sword and Sorcery.
Comme son plus fameux personnage, Robert E. Howard passa de l’état d’enfant chétif à celui de colosse de près de deux mètres et cent kilos, pratiquant intensivement le sport, de la boxe à l’équitation. Et pourtant, il ne franchira presque jamais le seuil de la maison familiale de Peaster (Texas) où il était né le 22 janvier 1906. Passionné de littérature et d’histoire, lecteur insatiable, il commence à écrire à l’âge de 9 ans. Névrosé, hypersensible, secret (certains, dans son entourage proche, ignorent qu’il écrit), exagérément attaché à sa mère (il manque de se suicider à trois reprises à cause de la maladie de cette dernière), totalement indifférent à son père, il est traumatisé à 24 ans par la mort de son chien, qu’il refuse d’admettre. Écorché vif vivant dans des mondes imaginaires, éternel adolescent, Howard est aussi totalement paranoïaque, persuadé d’être perpétuellement menacé, n’hésitant pas à s’emparer d’une arme pour mettre en fuite des ennemis invisibles ! Dans toute situation, il se déconnecte du réel, s’imagine chevalier, trappeur ou soldat, luttant seul au cœur d’un monde primitif, brutal et inquiétant, où le courage et la force sont les meilleures armes qui soient. Ne cessant jamais d’écrire, souvent dans un état proche de la transe (Howard raconte que ce sont ses personnages qui lui dictent leurs aventures), il va laisser derrière lui une œuvre colossale et de grande qualité, bâtie en moins de 15 ans. Ses écrits paraissent à partir de 1920, professionnellement en 1925 comme mentionné plus haut, et jusqu’à 1930, dans Weird Tales et bien d’autres pulps. Au cours de cette époque, Howard s’essaie à tous les genres littéraires (sportif, policier, aventure, western, etc.). Outre Conan, dont il a écrit 18 aventures (poursuivies plus tard par Sprague de Camp, Lin Carter ou Robert Jordan), il va donner vie à bien d’autres personnages comme Kull, Solomon Kane, El Borak ou Bran Mak Morn. Mais le Cimmérien demeure sa création la plus achevée, et celle à laquelle on peut le plus l’identifier. Né sur un champ de bataille, fils d’un forgeron d’origine méridionale qui émigra vers les sauvages et arides territoires du Nord, Conan est un être violent, solitaire, errant, vivant dans l’instant, guetté perpétuellement par la mort toute proche. S’il tire jouissance du vin et des femmes, s’il rit parfois, Conan est avant tout un guerrier implacable, combattant de toutes ses forces pour survivre dans un monde brutal et surnaturel dans lequel l’a placé Howard. Un monde parfaitement décrit par ce dernier, composé de multiples régions et ethnies, et situé à l’âge Hyborien, 8 000 ans après l’engloutissement de l’Atlantide, soit il y a quelque 12 000 ans. Conan est un fougueux mélange de Sinbad et du Roi Arthur, ne respectant qu’un seul dieu (Crom), parcourant les contrées les plus hostiles, sillonnant les mers, s’emparant d’incalculables trésors, luttant contre monstres et sorciers, vivant une idylle tumultueuse avec la féline Bêlit, reine de la Côte Noire. Son cuir tanné par le soleil et le froid, il craint plus le luxe des palais que les steppes enneigées battues par le vent ou les déserts cuisants. Combattre est sa raison de vivre et l’action son moteur, qui le conduiront sur le trône d’Aquilonie, à l’approche de ses 50 ans. Un âge que n’atteindra jamais Robert E. Howard. Apprenant le décès imminent de sa mère le 11 juin 1936, il s’empare d’une arme et se tire une balle dans la tête. Sa mère meurt le lendemain et tous deux seront enterrés le 14 juin. Howard n’avait donc que 30 ans et vécut sans jamais trouver sa place dans notre réalité.

« Un jour, quand toute votre civilisation et votre science seront également balayées, votre espèce priera pour un homme avec une épée. » – Robert E. Howard
