Il ne s’agit plus d’une question circonstancielle, conjoncturelle passagère, mais d’une question structurelle. La France n’est pas face à une crise gouvernementale temporaire, non. Une crise profonde de la gouverne démocratique, qui couvait et grossissait depuis plusieurs décennies, arrive aujourd’hui à son point culminant.
La gouvernance, pouvoir exécutif et pouvoir législatif, est faite des derniers restes d’un système condamné. Les seuls élus légitimes pour former un gouvernement se trouvent dans un bloc de plus en plus restreint, qui ne rassemble que des gens qui n’ont en commun que le fait que le Système les juge « respectables », c’est-à-dire certains socialistes, les centristes, certains hommes de cette droite à l’eau tiède. Ces gens entre eux se reconnaissent une certaine respectabilité, mais laissent de côté les deux courants populaires, la gauche radicale et la droite nationale, lesquelles représentent pourtant aujourd’hui des tendances profondes du peuple français.
Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, impossible d’y trouver une majorité disponible. Mais il y a en revanche une majorité d’idée dans le pays. Une majorité d’idée qui certes divise la classe médiatique, mais ne divise pas les Français sur les questions régaliennes. Autour des questions liées à l’immigration, la sécurité, et plus largement à la défense de l’identité française dans son propre pays, il y a une très nette majorité désormais de Français, qui veulent en finir avec l’invasion extra-européenne. De même, la grande majorité des Français a un rapport trouble avec une gauche judiciaire qui dans les faits, ivre qu’elle est depuis 1974 de la désormais célèbre harangue du juge Baudot(*), maquille derrière « l’État de droit » une forme de préférence pour l’agresseur plutôt que pour l’agressé. La grande majorité des Français se désole assurément de voir le pays se transformer en une série de zones de non-droit qui sont en fait devenues des zones de non-France. Il y a une majorité populaire nette, et non pas au niveau des « élites » médiatiques, culturelles, politiques déconnectées, chez qui le point de vue de la population est minoritaire, population que ces « élites » persuadées de détenir la bien-pensance cherchent sans cesse à rééduquer.
(*) Extrait de la harangue de Baudot, qui est en fait une négation éhontée de la neutralité que doit pratiquer la Justice : « Soyez partiaux (…) Examinez toujours où sont le fort et le faible qui ne se confondent pas nécessairement avec le délinquant et sa victime. Ayez un préjugé favorable pour la femme contre le mari, pour l’enfant contre le père, pour le débiteur contre le créancier, pour l’ouvrier contre le patron, pour l’écrasé contre la compagnie d’assurance de l’écraseur, pour le malade contre la sécurité sociale, pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice. »
Nous sommes confrontés à un refus de traduire cette majorité dans les institutions, à cause du concept de « front républicain », de l’arc républicain autorisé, du « cordon sanitaire », de barrage mené par ces derniers restes d’un système condamné évoqués en introduction. Le régime en France est donc désormais devenu anti-majoritaire. Nous arrivons à ce moment paradoxal dans l’Histoire où la « démocratie » se définit par son rejet des majorités.
Dans ce contexte, la question fiscale et économique est de retour en tant que question politique. Habitude était prise de croire qu’en quelque sorte l’économie ça se gère tout seul, et qu’elle est un domaine distinct du politique. Ce que l’on voit aujourd’hui avec la question de l’introuvable budget, c’est qu’il n’y a plus dans ce pays de lecture commune de ce qu’est l’économie. D’abord, on peut dire que la dette est le symbole d’une forme d’empire du mensonge intellectuel qui s’est établi ces dernières décennies. La dette obèse et conquérante n’est que l’autre nom du refus de regarder la réalité économique française. L’oligarchie au pouvoir a financé les choix sociaux exigés par certains lobbies capables de faire pression sur les gouvernements. Il était su qu’un jour ce système éclaterait, demain, après-demain… il se pourrait bien que l’on y soit. La question budgétaire et fiscale est redevenue une question politique. Et qu’a-t-on vu dès lors : la révélation d’une incompétence majeure et l’extrême faiblesse de l’élite dominante, qui n’a pourtant cessé de se targuer de compétence.
Il y a eu quatre traductions de la chose sur le plan politique, à travers quatre éléments :
– Le premier, ‘l’extrême-centre » et les forces qui gravitent autour de lui, dont une partie de la droite molle, la gauche socialiste, n’ont d’autre solution que de taxer, taxer encore et davantage les Français. Quand un gouvernement de droite se dit que la solution à la crise des finances publiques n’est pas de couper dans les dépenses folles et infondées en place, mais de pratiquer encore la hausse des impôts et des taxes, c’est que nous avons affaire à une droite de gauche, identifiée de longue date en réalité notamment avec ironie par Ghislain de Diesbach (« En France il y a deux grands partis de gauche, dont l’un s’appelle la droite »). Et l’effondrement des finances dans un pays, c’est l’autre nom d’une décadence.
– Deuxième élément, la gauche de son côté nous a confirmé qu’elle n’évoluait plus dans les paramètres mentaux de l’économie de marché. Elle ne veut plus seulement corriger cette dernière, elle ne veut pas l’encadrer, elle veut en sortir, parce qu’à ce niveau de dépense publique proposée, nous sommes dans une logique clairement socialiste et de contrôle bureaucratique de l’économie, avec un égalitarisme maniaque qui consiste à trancher la taille de ce qui dépasse, à l’instar du mythe de Procuste selon lequel dans la Grèce antique ce personnage psychopathe attirait les voyageurs dans sa demeure où se trouvaient un grand lit et un petit lit. Il obligeait les petits visiteurs à se coucher dans le grand lit, et les grands à se coucher dans le petit lit ; puis il les étirait, ou leur coupait les membres, afin de les mettre à la dimension de leur couche. Nul n’en réchappait jamais. L’ayant vaincu, Thésée le fit mourir en le soumettant au même supplice. Mais là encore la chose n’est pas nouvelle. C’est sous la funeste présidence de Giscard d’Estaing, que la France a franchi sans retour jusqu’à présent la barrière fatidique des 40% de prélèvements obligatoires, seuil qui selon la plupart des experts économistes, caractérise les régimes socialistes. Avec les volontés budgétaires de la gauche, c’est l’économie planifiée, une forme de paléo-marxisme, qui revient sous les habits neufs de l’éco-socialisme.
– Troisième élément, le Rassemblement national dans tout cela a joué un rôle particulier, celui du parti de l’opposition au nom des petites gens. Mais on a vu qu’il y avait une tension dans la doctrine économique du RN, avec d’une côté une tentation étatiste, et de l’autre côté la défense du commun des mortels. Finalement, au dernier moment, une ligne relativement plus libérale y a quand même primé quand il s’est opposé justement à la sur-fiscalisation des Français.
– Quatrième élément, un pôle libéral, qui est extérieur au Système, qui considère que le problème vient des dépenses publiques, de l’État confiscateur, spoliateur, du braquage fiscal. Ce courant existe mais n’est pas parvenu à se fédérer politiquement. Il rassemble des figures nombreuses, mais leur point de vue ne structure pas le débat public, il en demeure l’impensé.
Au final, la France est ingouvernable en l’état : Institutions paralysées parce que volontairement coupées du peuple au nom du principe du « cordon sanitaire » ; Institutions paralysées par incompétence des « élites » qui ont consenti depuis longtemps à se faire gouverner soit par le niveau de l’Union européenne, soit par des autorités administratives, soit par les juges, une classe politique qui est finalement la plus médiocre que l’on puisse imaginer ; Blocage idéologique aussi qui fonctionne à la répression populaire… A travers tout cela, le mensonge institutionnalisé rend impossible le fait de gouverner ce pays.
Nous ne parlons pas là du mensonge en tant que technique du gouvernement ordinaire (« Il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vraies, et en croie beaucoup de fausses » – Marcus Terentius Varro, 116-27 av. J.-C. ; « Ces gens-là ne sont pas accoutumés à la vérité » – Mme de Charrière à propos de la profession politique), depuis la nuit des temps l’homme politique ment, c’est pour ainsi dire sa langue maternelle. Non, on est passé à autre chose à un autre niveau d’exercice. Nous sommes dans un régime idéocratique partout en Occident, où un dogme est imposé à tous, et plus il est désavoué par le réel plus ce dogme se radicalise et martèle son mensonge. On le voit à propos de plusieurs sujets :
– La question des finances publiques, la dette est révélatrice d’une forme de cancer socio-économique qui ravage tout pays qui en est touché, mais l’oligarchie pense qu’elle peut toujours arranger ça avec des combines fiscales.
– L’immigration massive, niée sur plusieurs décennies, qui d’abord « n’existait pas », jusqu’à ce que l’on constate qu’elle est à ce point présente (ce qui a été permis par cette négation du réel) que l’on ne peut plus nier sa réalité, qui est finalement « une bonne chose », et si tant est qu’elle ne le soit pas « il faut s’en accommoder, on ne peut rien y faire ».
Le wokisme et la théorie du genre, qui a fait l’objet d’une scène fascinante la semaine passée, avec cette négation à la face des Français d’une réalité qu’ils subissent, par celle qui fait office de ministre de l’Éducation nationale.
Quand cessera ce cauchemar ?…
