Dès l’époque homérique, il y a dans la célébration de la beauté par les Grecs une dimension morale, qui transcende la plastique et le monde des formes visuelles. Le kalon, ce qui est beau, est indissolublement lié à l’agathon, ce qui est bien, les deux mots étant très tôt associés dans la célèbre expression qualifiant le meilleur modèle qui soit de l’homme, kaloskagathos, bel et bon.
Un autre trait de cette morale est que, comme l’être humain prouvera sa valeur personnelle s’il vainc ses concurrents, que ce soit à la guerre, aux jeux athlétiques, ou dans les joutes oratoires, où les vainqueurs sont par définition une minorité, la kalokagathia concerne surtout une élite.
Le fait est que tout le monde n’est pas moralement beau, pas plus que tout le monde n’a une haute stature ni un corps idéalement proportionné. La kalokagathia ne fait pas bon ménage avec l’égalitarisme démocratique actuel. Tout le monde n’est pas moralement beau en effet. On comparera ces notions avec l’ordure morale des temps présents où des autorités politiques et sportives décadentes et corrompues sont capables de faire concourir des hommes se prétendant femmes dans des compétitions féminines.
La philosophie va disjoindre peu à peu ce qui était indistinct dans la pensée grecque primordiale. Dans la nature humaine, Aristote distingue en effet deux parts, celle qui est commune à tout le genre animal, et celle qui est propre à l’homme seul animal qui possède la raison. Que le corps de l’homme soit beau ou laid, cela ressortit à la logique qui commande le développement de tout corps animal. Mais l’homme doit porter à la perfection son esprit, et pas seulement son corps, en utilisant précisément la raison. L’homme bel et bon sera donc celui qui aura développé toutes les vertus de son âme. Le De officiis de Cicéron se donne pour propos de décrire intégralement la nature humaine et d’énumérer tous les devoirs auxquels l’homme doit satisfaire pour atteindre la perfection de sa nature. De même que le corps humain se définit par le fait qu’il a la forme harmonieuse décrite par le sculpteur Polyclète, de même l’âme a une forme précise, avec ses quatre vertus cardinales que sont la prudence, la justice, la force et la tempérance, entourées de nombreuses autres vertus secondaires. Or, lorsque l’homme moral parvient au perfectionnement de toutes ces vertus, cela se traduit par un éclat, une beauté, analogues à ce que provoque la maturité du corps en toutes ses parties. Cicéron nomme cet éclat honestas, honnêteté. Par ce mot latin, c’est la notion grecque de kalokagathia qu’il traduit. En d’autres termes, on peut donc traduite honestas de même que kalokagathia par beauté morale.
L’opposé de la beauté morale est ce qu’il faut appeler en toute rigueur de terme, laideur morale. L’homme immoral est laid. Cette conviction est profonde chez les Grecs, et il est frappant qu’elle se soit maintenue jusqu’à nos jours. Les langues modernes, elles aussi, qualifient spontanément en termes esthétiques un comportement ou un acte moralement incorrect en disant qu’ils sont laids, vilains, peu reluisants, etc. Un homme est laid quand il ne fait pas – que ce soit volontaire de sa part, ou imposé par certaines circonstances auxquelles il n’a su remédier – ce qui est spécifiquement impliqué par sa nature humaine. Par exemple, il doit satisfaire les besoins naturels qu’il a en commun avec l’animal, puisque sa nature corporelle le veut. Mais il devra le faire en cachette des autres hommes, s’il ne veut pas entacher la beauté spécifiquement humaine de sa nature. Lorsque la satisfaction de nos besoins animaux ne peut être cachée, par exemple lorsque nous mangeons, au moins nous efforçons-nous de masquer en partie le caractère animal de cette activité en adoptant des usages et comportements de politesse. De même, bien que nous ayons un corps analogue à celui des animaux, nous l’habillons et soignons notre toilette. C’est cette distinction entre le niveau animal et humain de la nature humaine que refusent les cyniques. Ils aiment manger malproprement, faire leurs besoins naturels, s’accoupler et même se masturber en public. En effet, parce que cela est naturel, ils croient que c’est bon sans réserve, et que seule l’hypocrisie de la société demande de le cacher. Mais, s’ils le croient, c’est qu’ils n’ont pas conscience de ce qui est propre à l’homme.
Notre époque putride hurle de tout ce qui lui reste d’âme le besoin vital d’un retour à la kalokagathia, et donc d’une purge impitoyable et étendue de son contraire.

