Lois fondamentales de la stupidité humaine

Nous avons lu l’ouvrage de Carlo Maria Cipolla, éditions PUF. Au-delà de l’ironie méritée et du savoureux parler « cash » avec lesquels l’auteur traite le sujet, la stupidité est bien une sinistre réalité de notre monde et impacte gravement sa marche. L’auteur, vous le verrez, évoque la proportion des stupides et leur répartition. Cependant, on est plus qu’en droit de se demander s’il n’y a pas des sociétés où les stupides sont largement surnuméraires. En réalité, la chose a été observée de longue date, si l’on en croit les paroles du chef Viking Olaf Hoskuldsson que nous plaçons en image d’illustration. Le stupide surnuméraire devient dramatiquement problématique lorsqu’on lui accorde le droit de vote.

Extraits de l’ouvrage de Carlo Maria Cipolla :

Chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde. Si élevé que l’on juge le niveau de la stupidité humaine, on est régulièrement frappé, de façon récurrente, par le fait que d’une part des gens que l’on croyait rationnels et intelligents s’avèrent outrageusement stupides, et d’autre part que jour après jour, avec une monotonie imparable, chacun est confronté à des individus stupides, ou subit leurs décisions.

S’appuyant sur une quantité impressionnante de formules et de données scientifiques, généticiens et sociologues se donnent beaucoup de mal pour tenter de prouver que tous les hommes sont naturellement égaux et que si certains sont supérieurs aux autres, c’est le fait de la culture et non de la nature. En réalité, tel individu est stupide de la même façon que tel autre a les cheveux roux ; on appartient au groupe des stupides comme on appartient à un groupe sanguin. L’homme stupide naît stupide par la volonté de la providence. Un pourcentage d’êtres humains est stupide pour des raisons génétiques, et la stupidité est uniformément répartie selon une proportion constante. Mais ce qu’il y a de plus remarquable, dans la fréquence de la stupidité, c’est que la Nature la maintient égale à la probabilité du pourcentage d’individus stupides dans les groupes humains les plus nombreux comme les plus restreints. Il y a le même pourcentage de stupides dans tout un pays que dans un village de deux-cents habitants. Aucun autre ensemble de phénomènes observables n’offre une preuve aussi frappante de la puissance de la Nature.

La probabilité que tel individu soit stupide est indépendante de toutes les autres caractéristiques de cet individu. Que l’on mène une observation chez les cols bleus, les cols blancs, les étudiants, on constate une même fraction de stupides. Même chez leurs professeurs, que l’université soit grande ou petite, prestigieuse ou obscure, on constate que la même fraction des enseignants y est stupide. Le constat est le même parmi un groupe spécialement choisi, une authentique élite : les lauréats du prix Nobel. Une fraction des prix Nobel est stupide. Évidemment, la stupidité se fout des sexes. Les individus stupides sont proportionnellement aussi nombreux parmi les hommes que parmi les femmes. Que l’on évolue dans les cercles les plus « distingués » ou que l’on se réfugie parmi les chasseurs de têtes de Polynésie, que l’on s’enferme dans un monastère ou que l’on passe sa vie immergé dans la foule, on rencontre toujours le même pourcentage d’individus stupides, pourcentage qui en vertu de notre première observation (chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde), dépassera toujours vos attentes.

Comme tous les êtres humains, les êtres stupides varient énormément dans leur capacité à affecter leur entourage. Certains personnages stupides ne causent en général que des préjudices limités, alors que d’autres réussissent à infliger des dommages épouvantables non seulement à un ou deux individus, mais aussi à une communauté, voire à une société toute entière. Le potentiel dévastateur des gens stupides dépend de deux facteurs principaux. Premièrement, le facteur génétique : certains individus héritent du gène de la stupidité à des doses exceptionnelles et appartiennent ainsi par la naissance à l’élite de leur groupe. Le second facteur qui détermine le potentiel d’un être stupide est lié à la position de pouvoir et d’éminence qu’il occupe dans la société. Parmi les bureaucrates, les généraux, les hommes politiques et les chefs d’État, on trouve sans peine de superbes exemples d’individus fondamentalement stupides dont la faculté de nuire est ou a été rendue beaucoup plus redoutable par la position de pouvoir qu’ils occupent ou occupaient. Et il ne faut pas oublier non plus les hauts dignitaires de l’Église. Les être raisonnables de leur côté se demandent souvent pourquoi et comment les gens stupides peuvent atteindre une position de pouvoir et d’éminence. A l’ère préindustrielle, la classe et la caste étaient les structures sociales qui favorisaient la nomination régulière d’individus stupides à des positions de pouvoir dans la plupart des sociétés. La religion était un autre facteur contributif. Dans le monde industriel moderne, les termes et les concepts de « classe » et de « caste » ont été bannis, et le christianisme est en déclin. Mais les partis politiques et la bureaucratie se sont substitués aux classes et aux castes, et la démocratie s’est substituée à la religion. Dans un système démocratique, les élections générales sont un instrument tout à fait efficace pour garantir le maintien d’une fraction de stupides parmi les puissants. Par ailleurs, du fait comme on l’a vu que la probabilité que tel individu soit stupide est indépendante de toutes les autres caractéristiques de cet individu, une fraction des électeurs est composée d’individus stupides ; les élections leur offrent donc, à la fois une occasion formidable de nuire à tous les autres, sans rien y gagner pour eux-mêmes. Et c’est ce qu’ils font en contribuant au maintien de la fraction de stupides parmi les individus au pouvoir.

On comprend sans mal comment le pouvoir social, politique et institutionnel renforce le potentiel dévastateur d’un individu stupide. Reste à expliquer et à comprendre en quoi la stupidité rend un individu dangereux pour autrui, autrement dit en quoi consiste la puissance de la stupidité. Les créatures essentiellement stupides sont dangereuses et redoutables parce que les individus raisonnables ont du mal à imaginer et à comprendre les comportements déraisonnables. Un être intelligent peut comprendre la logique d’un bandit. Les actions du bandit obéissent à un modèle rationnel ; d’une rationalité déplaisante, peut-être, mais rationnel tout de même. Le bandit veut avoir davantage sur son compte. Mais puisqu’il n’est pas assez intelligent pour concevoir le moyen d’obtenir ce plus tout en vous offrant un plus à vous aussi, un moyen bénéfique à tous, il créera ce plus personnel en provoquant un moins pour votre compte. C’est une mauvaise action, mais elle est rationnelle, et si elle est rationnelle, on peut s’y attendre. On peut prévoir les actions d’un bandit, ses manœuvres malfaisantes et ses aspirations détestables ; on peut donc éventuellement s’en défendre. Face à un individu stupide, tout cela est absolument impossible. L’être stupide nuit sans raisons, sans aucun avantage pour lui, sans aucun programme ni projet, dans les moments et les lieux les plus improbables. Il n’existe aucun moyen rationnel de déterminer quand, comment ou pourquoi la créature stupide attaquera. Quand lui ou le résultat de sa stupidité se présentent à vous, vous êtes entièrement à leur merci. Parce que les actions des gens stupides ne sont pas conformes aux règles de la rationalité, il s’en suit que : 

1° leur attaque ou leur nuisance nous prend en général du dépourvu.

2° Même lorsqu’on prend conscience de l’attaque, nous ne pouvons organiser aucune défense rationnelle, parce que l’attaque est elle-même dépourvue de toute structure rationnelle. 

L’activité et les mouvements d’un être stupide étant par nature erratiques et irrationnels, toute défense s’avère problématique, et contre-attaquer est extrêmement difficile ou vain, comme si l’on essayait de tirer sur une cible capable des mouvements les plus improbables et les plus incongrus. C’est ce à quoi pensaient Dickens et Schiller lorsque le premier déclarait que « l’homme peut tout affronter, armé de stupidité et d’une bonne digestion », et lorsque le second écrivait que « contre la stupidité, les dieux même luttent en vain ».

Certains peuvent être tentés de s’associer à un être stupide afin qu’il serve leurs objectifs. Les conséquences sont évidemment toujours désastreuses parce que :

1° ce calcul repose sur un malentendu complet quant à la nature essentielle de la stupidité.

2° c’est offrir à l’individu stupide une marge de manœuvre encore plus vaste pour l’exercice de ses funestes talents.

L’imprudent espère toujours manipuler l’être stupide, et d’ailleurs il y parvient, jusqu’à un certain point. Mais, en raison du côté erratique de leur comportement, il ne peut prévoir toutes les actions et réactions des gens stupides et il se retrouve très vite pulvérisé par les prévisions imprévisibles de l’associé stupide. Depuis des siècles, depuis des millénaires, dans la vie publique comme dans la vie privée, d’innombrables individus ont omis de prendre en considération l’erreur consistant à sous-estimer la puissance destructrice des stupides, ce qui s’est traduit par des pertes inimaginables pour l’humanité.