Le poids des émotions en matière politique

Voici un sujet à la croisée des chemins entre psychologie, anthropologie et politique, où l’on peut distinguer les régimes politiques en fonction de leurs ressorts émotionnels.

 Il faut avant tout distinguer émotion et passion. Le premier terme est devenu le plus courant dans les sciences sociales, sous l’influence de la psychologie et de Darwin. On a tendance à les confondre, alors que ce sont en fait deux temps dans l’état affectif des êtres humains. L’émotion est la réaction brusque, irréfléchie, initiale, alors que la passion vient dans un second temps se greffer sur l’état émotionnel initial et y fixe une idée qui devient plus ou moins obsessionnelle et qui constitue donc la passion. Les passions affectent le comportement en société, ainsi que les rapports entre gouvernants et gouvernés.

On identifie quatre phénomènes ou ressorts qui permettent d’expliquer le comportement en société : 

  • La peur, élément essentiel du comportement humain, qui renvoie au souci de la conservation de soi, et qui est liée au danger et à la menace, au contact desquels elle s’active.
  • L’obstacle, c’est-à-dire toute forme de privation, de contrariété, d’adversité, qui génère l’envie, la frustration.
  • Le souci de la perfection, de la beauté, qui active l’émotion de l’admiration.
  • Le don, qui active l’émotion de la gratitude.

On peut élaborer une sorte de grammaire émotionnelle primaire à partir de ces quatre phénomènes qui activent quatre émotions déterminant le comportement en société, et les rapports entre gouvernants et gouvernés. Dans ces derniers, on va être dans un rapport de crainte, ou d’envie, ou d’admiration, ou de gratitude. Ce sont évidemment des modes de gouvernances différents qui induiront des organisations sociales, des institutions et des régimes politiques différents.

Un régime politique est-il nécessairement fondé sur ces émotions ou bien la raison y a-t-elle sa place ? Un courant traditionnel, que l’on peut faire remonter jusqu’aux stoïciens notamment, voit les passions de manière négative et comme en opposition avec la raison. Aujourd’hui cependant (travaux d’Antonio Damasio) on sait que tout processus de décision et tout raisonnement induit une charge émotionnelle. On ne peut pas opérer une dichotomie trop radicale, cartésienne, entre la raison et les passions. La raison est informée, façonnée par les émotions. Théodule Ribot parlait de raisonnement passionnel. Une passion est un état émotionnel auquel vient se greffer une idée fixe. Il y a bien la raison qui est engagée. Elle l’est peut-être de manière « déraisonnable », mais elle induit tout un dispositif et tout un mode de comportement qui déterminent les actes. On ne peut pas les dissocier. La raison est informée et a toujours une charge émotionnelle. 

C’est de la théorie du désir mimétique de René Girard, selon laquelle les hommes ne font qu’imiter les désirs des autres, que l’on peut déduire l’idée du désir de convoitise ou d’appropriation. René Girard essaie en fait d’expliciter les mécanismes du désir envieux. Il y a donc l’envie comme émotion essentielle prééminente dans le comportement social, d’où l’on peut expliquer notamment les comportements de violence en société. Mais sous-jacente à cette émotion il y a l’admiration. En effet chacun est à même de comprendre qu’on ne peut envier que quelqu’un que l’on admire, ou en fait que l’on devrait admirer, l’envie étant une admiration avortée en ce sens qu’un tiers peut avoir toutes les qualités pour que vous l’admiriez mais vous n’y parvenez pas parce que vous l’enviez. Il y a donc antagonisme entre ces deux émotions très proches, mais qui se comportent un peu comme l’eau et l’huile, non miscibles. Restent cependant deux émotions qui n’étaient pas prises en compte par la théorie de René Girard, la peur, et la gratitude ou la piété filiale. En conséquence, si l’on veut avoir un modèle d’explication du comportement humain un peu plus complet, il faut élargir la gamme des émotions à ces quatre émotions permettant d’expliquer à peu près tous les comportements. 

Le gouvernement par la peur est le premier chronologiquement dans l’histoire et dans la logique humaine. Beaucoup d’auteurs et de sources permettent d’établir cette affirmation, notamment sur le plan religieux (la notion de sacré). Si l’on part des sociétés les plus archaïques, les plus primitives, on voit qu’il y a deux peurs essentielles à résoudre : d’une part la peur de l’inconnu, de l’invisible, des forces occultes, du surnaturel, de tout ce que l’on ne comprend pas, l’angoisse de la question métaphysique de l’existence humaine ; et d’autre part la peur de l’invasion, de l’ennemi, de l’autre clan qui vient en agression et en convoitise. Ces deux peurs ont été constitutives de l’organisation des sociétés les plus élémentaires. Elles ont été les deux « problèmes prioritaires » à régler dans le début d’évolution et d’organisation sociale. D’où la trifonctionnalité indo-européenne, les prêtres, les guerriers, et les besogneux (oratores, bellatores, laboratores comme le formulera le latin). Ces deux peurs primaires expliquent l’émergence de la structure trifonctionnelle, avec en conséquence, les deux premières figures institutionnelles qui ont émergé, d’abord le prêtre puis le guerrier. Parce que celui qui est capable de « résoudre » la peur de l’inconnu par l’élaboration d’une « explication » mythologique, rassurante autant que faire se peut, devient « chef », ou tout du moins émerge du lot et prend un ascendant, devient une figure dans le corps social. La figure du prêtre émerge en premier (du fait de l’angoisse de l’homme face à la mort) parce qu’elle résout le problème le plus essentiel qui est de pouvoir entrer en contact avec l’invisible ou le tenir à distance, le « maîtriser », apaiser la colère des forces surnaturelles. On prête à la figure du prêtre de tenir à distance la divinité, par le sacrifice. Le prêtre assure donc une sécurité émotionnelle, spirituelle à la communauté. Le guerrier, pour sa part, répond à la peur de l’invasion. Il procure donc assurance physique à la communauté constituée. Ces deux premières figures (clergé, noblesse tirée chez le guerrier du fait d’accepter de risquer sa vie pour les autres) répondant à ces deux peurs essentielles, ceux qui ont été capables d’endosser ces deux dangers primaires, se sont naturellement élevés au-dessus des autres et ont pu obtenir un poste de commandement sur la troisième fonction (producteurs, ouvriers, marchands, tout ce qui n’est ni sacerdotal ni combattant).

Peur, envie, admiration, piété filiale. Il en découle quatre modes de gouvernement :

  • Un mode de gouvernement fondé sur la crainte, le châtiment.
  • Un mode de gouvernement fondé sur l’envie, donc sur la récompense, la séduction.
  • Un mode de gouvernement fondé sur l’admiration, donc sur l’exemplarité, la vertu.
  • Et un mode fondé sur la piété filiale, donc sur la responsabilité et le don de soi à ses gouvernés.

Peut-on établir une hiérarchie entre ces quatre émotions ? Est-ce que d’une certaine manière le moins bon régime, le moins bon ordre politique est celui fondé sur la peur, et le meilleur régime celui fondé sur la piété filiale ? Idéalement oui. Mais évidemment aucun régime réel, concret, ne peut être exclusivement rangé dans une de ces quatre catégories. 

Le premier mode, c’est immédiatement compréhensible, relève de la tyrannie, du despotisme. Mais lorsqu’on observe toutes les tyrannies, et notamment celles de l’Antiquité, on se rend compte qu’elles ont un second mode de gouvernement qui va toujours avec le châtiment, qui est celui de la récompense, et que le tyran ne peut pas uniquement fonder son gouvernement sur la peur, parce qu’alors il finit lui-même par devenir peureux, paranoïaque, et craindre que ceux qu’il tyrannise en viennent un jour à lui faire du mal en retour. Le tyran est toujours obligé d’être un peu démagogue et d’utiliser un peu les plaisirs, épargner ponctuellement au peuple l’obstacle générateur de frustration. Beaucoup d’auteurs l’ont montré, dans l’Antiquité les tyrans étaient pourvoyeurs de plaisirs au peuple, du pain et des jeux, tout en utilisant la menace, l’intimidation, le châtiment. Mais les tyrannies ne durent pas longtemps. Il est très difficile à une tyrannie de tenir dans le temps, à moins qu’elle soit en état de guerre (qui a un effet « fédérateur » dans la nécessité de faire face à l’ennemi, et détourne des problèmes internes). A défaut il est très difficile de rester uniquement sur le mode de la peur. Il faut y ajouter la récompense, la séduction, la manipulation, le plaisir. Et ces deux modes, qui renvoient finalement à la carotte et au bâton, oui, peuvent coïncider et se combiner.

Mais la pratique de gouvernement fondée sur la crainte plutôt que sur l’amour, a quand même encore besoin, Machiavel le disait, d’inciter à l’admiration, troisième ressort, c’est-à-dire à être héroïque et à mener des batailles, inspirer l’admiration à ses gouvernés. Autrement dit il faut pouvoir aussi utiliser la figure du héros et ne pas être uniquement dans la figure du tyran protecteur ou du démagogue magicien, et idéalement se faire aimer, quatrième ressort, c’est-à-dire atteindre la figure du père, qui récapitule les trois autres figures, celle du protecteur, du magicien, du héros, puisque le père apporte la sécurité, il pourvoie aux biens nécessaires, il est exemplaire et il appelle à la vertu, et en plus il est bienveillant et il aide à grandir. La figure du père est une synthèse du meilleur des trois autres. Mais elle a pris un sens péjoratif de gouvernement paternaliste, qui est le contraire d’un gouvernement paternel. Le gouvernement paternaliste est en fait infantilisant, maternant.

Chaque régime et chaque gouvernement combine l’usage de ces quatre ressorts à des degrés divers, peur, récompense (être pourvoyeur de plaisirs de plus en plus nombreux, que l’on nomme aujourd’hui des « droits », droit à ceci, droit à l’enfant, droit à satisfaire toutes les lubies du Gender), mais pour ce qui est de la France les deux autres modes de gouvernement, exemplarité/admiration et piété filiale, sont si l’on peut dire atrophiés. Le moins que l’on puisse dire est que la gouvernance observée depuis un certain nombre d’années ne se caractérise pas par l’exemplarité et la piété filiale, et qu’elle ne suscite pas ou peu l’admiration, elle est davantage génératrice de dégoût et de mépris pour la classe politico-médiatique. Dans la philosophie politique classique, celle des Anciens, le gouvernement avait une exigence d’exemplarité de lui-même et voulait élever les citoyens à la vertu, à l’excellence et à la piété. Son mandat ne consistait pas uniquement, contrairement à la philosophie politique moderne, à assurer la sécurité (le pouvoir en France ne l’assure même plus !) et pourvoir aux plaisirs. C’est toute l’œuvre de Platon, qui a donné énormément de lois pour inciter à la piété, piété filiale, piété patriotique, piété religieuse. Les formes de gouvernement et les Miroirs aux princes, toute la littérature du Moyen-Age, invitaient le gouvernant à la vertu, à être un modèle, à être exemplaire. Et ce faisant, le gouvernant invitait tous ses citoyens à le devenir aussi, il les élevait, il les faisait tendre vers un idéal. Ces deux dimensions hélas aujourd’hui atrophiées, qui sont des dimensions davantage spirituelles, plus exigeantes, plus normatives aussi, ne sont plus prises en compte dans le contexte libéral de la modernité.

Découle de cette atrophie de la vertu et de l’exemplarité en politique, un contexte d’immense foire, où tout s’achète et tout se vend, jusqu’aux élus et aux ventres pour la gestation pour autrui. Ce qui est aboli dans une société libérale c’est l’obstacle, puisque c’est la définition même de la « liberté libérale » que la possibilité de « faire ce que je veux », c’est la définition qu’en donnent Machiavel, Hobbes et Locke. Ce qui induit corrélativement une conception du désir comme un manque. La définition, l’idéal classique de la liberté c’est de pouvoir tendre vers un Bien, vers une perfection, vers la générosité du don. Alors que la définition de la liberté moderne c’est l’absence de danger, l’absence d’obstacle. Absence d’obstacle, un monde où tout est possible, où tout le monde peut acheter ou vendre ce qu’il veut. C’est en cela que la société libérale est une immense foire. A cela s’ajoute l’idée qu’autour d’une foire il y a toujours des attractions, un cirque, un camp de vacances, le buffet à volonté, un lupanar, tout ce dispositif d’« évasion consumériste » que Las Vegas, parc d’attractions géant où tout est achetable, représente parfaitement.

Similitude idéologique avec le monde qu’a prédit Aldous Huxley, où vous avez un gouvernement mondial, où la guerre est abolie (pas encore dans notre monde, mais c’est l’une des utopies portées par l’hégémonie atlantiste au travers du mondialisme maçonnique qu’elle veut imposer). Un monde où donc il n’y a plus besoin de héros, de personnes à admirer. Mais dès lors, que reste-t-il comme rôle à l’État ? Satisfaire tous les plaisirs de ses citoyens. Et il le fait de deux manières. De manière chimique avec le Soma, que tout le monde a dans les poches, pilule à avaler dès la moindre petite contrariété, pour se sentir tout de suite mieux, partir dans un monde psychédélique. Écrit en 1932, ce roman prophétique correspond bien à notre époque où tout le monde est dépendant de drogues, que ce soit pour dormir, pour ne pas être en dépression ou ne pas être en anxiété. Et à cela s’ajoute dans le roman de Huxley un communisme sexuel. Tout le monde appartient à tout le monde, vieille idée de la « panmixie », qu’avait déjà cité Evgueni Zamiatine (autre visionnaire de génie) avant Huxley, dans son cauchemardesque roman d’anticipation Nous Autres, en 1921. Dans ce monde futuriste, vous n’avez pas le droit de former un couple, une famille, mais vous avez le droit d’avoir des partenaires différents tous les jours, personne n’a le droit de se refuser à quiconque (ce serait de la discrimination…) Et s’il faut patienter un peu avant d’accéder à quelqu’un, une pilule de Soma et toujours là pour gérer vos frustrations. Le Meilleur des mondes préfigure des dispositifs qui sont aujourd’hui en place pour gérer la libido, non seulement sexuelle, mais de tous les désirs voluptueux.

Les démocraties libérales occidentales actuelles, déconnectées du fondement sur l’admiration, du fondement sur la piété filiale, sont devenues pratiquement incapables de saisir les régimes politiques qui ne sont pas les leurs. Les deux principaux exemples qui viennent à l’esprit sont bien sûr ceux d’Adolf Hitler et de Vladimir Poutine, considérés comme des dictateurs par une immense proportion du public occidental travaillé par la propagande mondialiste, qui est la continuation de celle des vainqueurs de 1945, public occidental persuadé que le fondement émotionnel du régime de ces deux leaders est la peur, public occidental incapable d’imaginer qu’il puisse être fondé sur l’admiration ou la piété filiale, donc sur un fondement quasi monarchique, alors que c’est ce qu’exprimait le citoyen Allemand à l’époque, et le citoyen Russe aujourd’hui. Piété patriotique, renouer avec ses racines, avec son héritage spirituel germanique et païen pour le premier, avec son héritage pré-marxiste pour le second, ce qui ne peut convenir au mondialisme atlantiste qui, dans son projet hégémonique, a besoin de la dissolution des identités (en quoi l’universalisme et l’internationalisme communiste allait très bien au mondialisme atlantiste). On comprend que la classe politico-médiatique du régime occidental, pour servir ses intérêts mortifères, diabolise ainsi quotidiennement l’Allemagne d’hier et la Russie actuelle, et tout ce qui est attaché à leur identité.