Du Conditionnement

En 1932, Aldous Huxley publie son livre Le Meilleur des Mondes, une dystopie décrivant une société futuriste où le contrôle technologique et social est omniprésent. Il est précédé en 1921 par le russe Eugène Zamiatine qui écrit sa propre dystopie totalitaire Nous Autres. Il sera suivi de George Orwell avec 1984. Le glissement de notre époque contemporaine vers les univers décrits par Zamiatine, Orwell et Huxley a amené les érudits et les analystes à évoquer de plus en plus fréquemment leurs trois romans dans le débat, dans des articles, permettant de les faire connaître davantage, mais tous ceux qui ne les ont pas encore lu doivent absolument le faire.

Initialement, Huxley dit ne pas avoir vu Le Meilleur des Mondes comme une menace imminente, mais plutôt comme une satire éloignée des tendances contemporaines. Toutefois, les trois décennies suivantes ont été bouleversées par des événements majeurs qui ont modifié sa perception. Les progrès rapides en génétique, en psychologie comportementale et en technologie ont rapproché la fiction du roman à la réalité. Face à ces transformations, Huxley a réévalué le potentiel prophétique de son roman. Dans des interviews et des essais ultérieurs, il exprime sa préoccupation croissante quant à la réalisation possible de sa dystopie non plus comme une satire lointaine mais comme une menace réelle. Dans un discours prononcé en 1961 devant le Groupe Tavistock de l’École de médecine de Californie, il lance l’avertissement suivant : « Il y aura, dans une génération ou deux, une méthode pharmacologique pour faire en sorte que les gens aiment leur servitude, et pour produire une dictature sans larmes, pour ainsi dire, produisant une sorte de camp de concentration indolore pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront effectivement retirer leurs libertés, mais en éprouveront plutôt de la joie, parce qu’ils seront distraits de tout désir de se rebeller par la propagande ou le lavage de cerveau, ou le lavage de cerveau renforcé par des méthodes pharmacologiques. Et cela semble être la révolution finale. » Les gens se verront effectivement retirer leurs libertés, mais en éprouveront plutôt de la joie, Klaus Schwab, le gourou du Forum économique mondial de Davos ne dit pas autre chose aujourd’hui lorsqu’il annonce avec tout le culot et l’arrogance de l’oligarchie mondialiste  » Vous ne posséderez rien et vous serez heureux ». Il a bien lu Huxley.

Au début du 20e siècle, les forces traditionnelles de contrôle social reposaient largement sur la coercition et la force. Cependant, dans Le Meilleur des Mondes, Aldous Huxley envisage un futur où les classes dirigeantes utilisent des méthodes plus subtiles pour maintenir l’ordre social. Il faut rappeler que c’est dans l’air du temps. En effet, en 1928, soit quatre ans avant la sortie du livre de Huxley, un certain Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et théoricien du Social Learning (formatage social à des fins d’influence et de conquête des territoires mentaux, voir notre article à ce sujet) publie Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie (voir notre article Propagande, la science du mensonge). Ils ont tous deux étés devancés de longue date par le philosophe Claude-Adrien Helvétius (1715-1771) qui écrit : « Pour diriger les mouvements de la poupée humaine, il faudrait connaître les fils qui la meuvent. Que les philosophes pénètrent donc de plus en plus dans l’abîme du cœur humain : qu’ils y cherchent tous les principes de son mouvement, et que le ministre profitant de leurs découvertes en fasse (…) une heureuse application ». On imagine bien le plaisir inavoué des puissants, sourire insolent accroché au visage, sur le perron de l’Élysée, parfaits connaisseurs de toutes ces théories et techniques renforcées par les outils de communication média, à jouer avec les poupées humaines qui constituent la masse. C’est là que l’on sent ce que permet le pouvoir.

Plutôt que d’imposer leur volonté par la force, les classes dirigeantes submergent les masses de distractions agréables, neutralisant ainsi toute forme de dissidence ou de pensée critique. On comprend l’importance aujourd’hui pour le pouvoir des retransmissions sportives, du secteur des jeux vidéo et de la virtualité. Dans Retour au Meilleur des Mondes (1958), Aldous Huxley explique : « Dans 1984 (George Orwell), la soif de pouvoir est assouvie par l’infliction de la douleur ; dans Le Meilleur des Mondes, par l’infliction d’un plaisir à peine moins humiliant. » Huxley suggère que le futur verra l’émergence de méthodes plus sophistiquées où les masses seront manipulées par le biais de distractions et de plaisirs.

Comment le plaisir peut-il être utilisé pour priver les gens de leur liberté ? Tout d’abord, il y a la satisfaction immédiate. Les distractions offrent une gratification instantanée, réduisant la propension des individus à chercher un sens à leur vie, ou à questionner l’ordre établi. Les distractions agissent aussi comme des récompenses conditionnant les individus à rechercher le plaisir plutôt que la réflexion. On est là dans le domaine démontré par Pavlov (1849-1936) avec ses chiens. Chez les hommes comme chez tous les êtres vivants capables d’incorporer des réactions conditionnées, on obtient ce résultat au moyen de deux sortes d’excitations opposées. Dans le dressage positif, le reinforcement, qui vient renforcer un comportement antérieur, ou dans le dressage négatif, deconditioning qui vise à affaiblir voire inhiber ce comportement. On a coutume de parler du couple récompense/punition pour décrire ces deux sortes d’excitations opposées, ou plus généralement dans le cas des êtres humains des sentiments de plaisir et de déplaisir. Un flot constant de stimuli réduit également la capacité des individus à traiter l’information de manière approfondie. Ainsi, les classes dirigeantes peuvent conditionner les individus à adopter certains comportements, voire à apprécier leur servitude, en privilégiant le dressage positif plutôt que la coercition.

Le conditionnement opérant est une méthode de modification du comportement basée sur l’association d’une action à une conséquence positive ou négative. Le psychologue américain Burrhus Frederic Skinner (1904-1990) a développé le concept du conditionnement opérant, principalement entre les années 1930 et 1940. Pour étudier ce phénomène, il a mené des expériences en utilisant des rats dans des environnements contrôlés. Il a observé après Pavlov qu’il devait utiliser un renforcement positif pour encourager un nouveau comportement chez le rat. Skinner offrait une récompense alimentaire au rat chaque fois qu’il accomplissait le comportement souhaité, par exemple appuyer sur un levier. Cette récompense renforçait le comportement, incitant le rat à le répéter pour obtenir davantage de nourriture. Skinner a observé que les comportements renforcés positivement étaient plus durables et entraînaient des changements à long terme dans les schémas comportementaux de l’animal. Lorsqu’un rat réalisait un comportement que Skinner voulait éliminer, il appliquait une punition, par exemple une légère décharge électrique. Cependant, Skinner a observé qu’un comportement puni est susceptible de réapparaître une fois les conséquences punitives retirées. C’est parce que la punition n’éliminait pas la motivation profonde de l’animal à adopter le comportement indésirable à l’avenir. Ce qu’il faut retenir des expériences de Skinner, c’est que le renforcement positif est plus efficace pour provoquer des changements comportementaux durables. Un comportement puni est susceptible de réapparaître une fois les conséquences punitives retirées : c’est ce qu’on appelle la récidive en matière de droit pénal. La punition a un effet temporaire et ne modifie pas les motivations profondes. D’où soit dit en passant l’absurdité des théories humanistes gauchistes en matière pénale, qui font valoir l’inutilité de la punition, le fait qu’il faudrait fermer les prisons, qu’il y a toujours une chance de « resocialiser » un malfaiteur, tout en laissant la société sous la menace de motivations profondes non modifiées. Nous ne sommes peut-être plus des primates (si tant est que l’on descende d’eux), et pas des rats, mais les mécanismes de récompense/punition opèrent sur nous exactement de la même façon que sur eux. Si la punition ne modifie pas à long terme les motivations profondes des êtres vivants, il est inutile en effet de passer par elle pour protéger la société du malfaiteur, autant s’en débarrasser directement (par l’expulsion/bannissement, par l’élimination pour les plus dangereux), on y gagnera du temps et de l’argent, ce contre quoi les belles âmes de gauche s’insurgent évidemment. Mais revenons à Skinner, les comportements encouragés par des récompenses sont plus susceptibles de devenir des habitudes ancrées.

Dans Le Meilleur des Mondes et ses œuvres ultérieures, Huxley envisage l’émergence d’une élite au pouvoir, une oligarchie dirigeante qui exploiterait les connaissances en psychologie et en biologie, pour façonner la société selon ses propres intérêts. Il prédit également que cette oligarchie mènerait des expériences de conditionnement sur les humains dès leur naissance pour inculquer des comportements et des attitudes spécifiques. Vous n’aurez plus le même regard, en voyant votre enfant partir pour l’école. L’objectif principal serait de conditionner la docilité chez les individus, les rendant obéissants aux normes établies par l’élite. Et cela passerait par la promotion de la satisfaction immédiate par des plaisirs superficiels. Huxley est bien placé pour avoir cette vision des choses, il appartient à une grande famille britannique de scientifiques et d’hommes de lettres. Et à ce niveau, on n’a pas pour fréquentation le vulgum pecus. On est de certains cercles. Julian, l’un des frères de Aldous Huxley, sera le premier président de l’Unesco. Tous deux étaient grandement investis notamment dans la Fabian Society (voir notre article en cliquant sur son nom) laboratoire d’idées et club politique de centre-gauche, matrice du Parti socialiste anglais. C’est en cela que nous le qualifions plutôt de « faux prophète », il n’a rien deviné ex nihilo, il baignait dans les cercles de l’élite globaliste et entrevoyait la direction qui serait donnée au monde, à l’Occident tout du moins, par cette élite (voir notre article Huxley, Orwell, faux prophètes). Skinner en revanche voyait le conditionnement opérant comme un outil positif pouvant être utilisé pour améliorer le bien-être collectif. Il imaginait une communauté où les comportements désagréables seraient minimisés grâce à des renforcements positifs.

Skinner a présenté sa vision utopique dans Walden Two, un roman décrivant une communauté idéale où le comportement des individus est entièrement façonné par le conditionnement opérant. Dans le roman, la société est organisée de manière à promouvoir le bien commun, éliminant ainsi la nécessité d’établir des lois ou des sanctions. Cependant, un extrait du livre montre que ce conditionnement de masse pourrait en réalité permettre l’émergence d’une forme insidieuse de tyrannie où les masses seraient asservies tout en ayant l’illusion d’être libres. Skinner écrit : « Maintenant que nous savons comment fonctionne le renforcement positif, et pourquoi le négatif ne fonctionne pas, nous pouvons être plus délibérés et donc plus réussis dans notre conception culturelle. Nous pouvons atteindre une sorte de contrôle sous lequel ceux qui sont contrôlés se sentent néanmoins libres. Ils font ce qu’ils veulent faire, non ce qu’ils sont contraints de faire. C’est là la source de l’immense pouvoir du renforcement positif – il n’y a ni contrainte ni révolte. Par une conception soigneuse, nous ne contrôlons pas le comportement final, mais l’inclination à se comporter – les motivations, les désirs, les souhaits. Le curieux est que, dans ce cas, la question de la liberté ne se pose jamais ». Ils font ce qu’ils veulent faire, dit donc Skinner : comprenons « Nous leur donnons l’illusion que c’est eux qui ont choisi ce qu’ils font alors que c’est nous qui les avons conditionnés à faire selon nos choix. »

Dans Le Meilleur des Mondes, les classes dirigeantes utilisent trois moyens principaux pour contrôler la population. Tout d’abord en favorisant la consommation de drogues synthétiques, en promouvant la promiscuité sexuelle, et en encourageant le divertissement incessant. Dans le roman, le Soma est une drogue synthétique utilisée comme principal outil de contrôle social, elle sert de récompense pour conditionner les citoyens. Huxley décrit le Soma comme un moyen d’offrir « une véritable évasion de la réalité ». Il permet aux individus d’échapper aux désagréments de la vie quotidienne, éliminant ainsi toute insatisfaction qui pourrait mener à la contestation ou à la rébellion. La consommation de Soma augmente aussi la suggestibilité des consommateurs. En altérant l’état de conscience, le Soma rend les citoyens plus réceptifs à la propagande et au conditionnement imposés par l’État. Dans Retour au Meilleur des Mondes, Huxley explique que : « Dans Le Meilleur des Mondes, l’habitude du Soma n’était pas un vice privé ; c’était une institution politique. La ration quotidienne de Soma était une assurance contre le malaise personnel, les troubles sociaux et la propagation d’idées subversives(*). La religion, déclara Karl Marx est l’opium du peuple. Dans Le Meilleur des Mondes, cette situation était inversée. L’opium, ou plutôt le Soma, était la religion du peuple. »

(*) idée reprise in extenso dans le film dystopique Equilibrium avec Christian Bale et Sean Bean.

Dans Le Meilleur des Mondes, la promiscuité sexuelle est également promue par l’État (comme dans Nous Autres de Zamiatine où personne n’a le droit de se soustraire aux sollicitations sexuelles de quelqu’un d’autre, ce serait de la « discrimination »)comme une tactique essentielle pour s’assurer que chaque individu accepte et aime sa servitude. Le mantra « Chacun appartient à tout le monde » (du pur communisme échangiste pratiqué dans les communautés hippie des années 1960-1970) est inculqué aux citoyens dès leur plus jeune âge par le biais du conditionnement et de l’hypnopédie, une méthode d’apprentissage pendant le sommeil. Les enfants sont également élevés sans parents (« La Patrie a le droit d’élever ses enfants, elle ne peut confier ce dépôt à l’orgueil des familles, ni aux préjugés des particuliers » – Robespierre. « Les enfants appartiennent à la République avant d’appartenir à leurs parents… » – Danton. C’est fou les connexions idéologiques qu’on trouve dans le domaine de la dystopie, de la tyrannie et du contrôle social…), dans des centres d’incubation où ils reçoivent des messages répétés pour ancrer les valeurs de la société. Les institutions traditionnelles telles que la monogamie et la famille sont abolies (quand on voit à quel point la gauche est aujourd’hui encore en guerre contre la famille et la République ne jure que par l’individu et les droits individuels !…) Toute forme d’attachement profond ou de fidélité est mal vu et est associée à un comportement déviant. Les citoyens sont incités à satisfaire leurs impulsions sexuelles sans restriction et sans aucune honte. En encourageant un accès constant à la gratification sexuelle, les individus sont continuellement occupés par le plaisir, ce qui les empêche de penser à autre chose, de réfléchir à leur condition ou de remettre en question l’autorité. Ainsi, en régulant un aspect fondamental de la nature humaine, l’État arrive à exercer un contrôle plus complet sur les individus.

La troisième méthode est le divertissement approuvé par l’État, qui joue un rôle essentiel dans la création de ce que Huxley appelle un « camp de concentration indolore ». L’État fournit un flux constant de divertissements qui captivent l’attention des citoyens. Ces distractions incluent des spectacles, des jeux, des technologies avancées, et d’autres formes de loisirs qui occupent l’esprit. Le Retour au Meilleur des Mondes est un recueil d’essais publié par Huxley en 1958. Dans ce livre, il revient sur les thèmes abordés dans son roman initial, et analyse comment la réalité de l’époque s’approche de la société qu’il avait imaginée. Il explore des sujets tels que la surpopulation, la propagande, le conditionnement mental, et les menaces sur la liberté individuelle, en les confrontant aux avancées scientifiques et sociales de son temps. Dans ce livre, Huxley se demande également comment les classes dirigeantes et l’industrie pharmaceutique pourraient amener les individus à prendre volontairement des drogues qui influenceraient leur façon de penser, de ressentir et de se comporter. Il souligne que la force ou la coercition ne seraient pas nécessaires pour atteindre cet objectif. Pour lui, il suffira simplement de rendre les pilules disponibles. En rendant les drogues attrayantes et accessibles, les individus seraient tentés de les consommer de leur propre gré. Les pilules auront pour objectif de pacifier la population et les gens deviendront ainsi des complices involontaires de leur propre manipulation.

Aujourd’hui, plusieurs parallèles peuvent être établis entre la société moderne et la dystopie imaginée par Huxley. Pour celui-ci, une société qui privilégie le confort matériel et les plaisirs immédiats au détriment des responsabilités risque inévitablement de sacrifier ses libertés fondamentales. Il explique qu’en échange d’un peu de confort et de plaisir, beaucoup seraient amenés à abandonner leur liberté. La reformulation du constat fait par Benjamin Franklin, « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux », et Dostoïevski dans Les Frères Karamazov, « Ils déposeront leur liberté à nos pieds et nous diront : faites de nous vos esclaves, mais nourrissez-nous. »