Dans quel schéma de fonctionnement ont basculé les démocraties occidentales ? L’analyse des politiques et de l’action publique lève une des contradictions fondamentales des régimes classés parmi les démocraties.
D’un côté, le nombre d’acteurs pouvant prétendre à jouer un rôle dans l’action publique (McKinsey par exemple pour prendre un cas désormais médiatisé) a connu une forte hausse et le nombre des « réseaux d’action publique » a augmenté. Il est aujourd’hui devenu usuel de retirer aux autorités publiques le monopole de la définition et de la mise en œuvre de la chose publique dans un contexte de fragmentation des lieux de pouvoir et de polyarchie concurrentielle.
Mais cela n’empêche pas pour autant l’existence d’espaces oligarchiques fermés et peu concurrentiels de décision. Les démocraties sont dans un ordre politique fondé sur la juxtaposition des lieux décisionnels en compétition, dont certains particulièrement fermé sur des « élites ». Par ailleurs, et parallèlement, cette élaboration de politiques s’isole des procédures de la démocratie qui était en place jusqu’alors, la représentative.
La démocratie occidentale a basculé dans une situation d’espaces non pluralistes. Elle réalise la définition de l’autoritarisme donnée par le sociologue espagnol Juan Linz dans son livre Régimes totalitaires et autoritaires (2000 Boulder Lynne Rienner Publishers) : régime dans lequel la concurrence pour l’accès au pouvoir ou aux lieux de décision est réduite, régime où le pluralisme est limité et où le suffrage universel est mis à distance. Le comportement d’Emmanuel Macron et les mots de son ministre délégué chargé de l’Europe, Jean-Noël Barrot (fils de Jacques Barrot plusieurs fois ministre entre autres, la caste se maintient en circuit fermé), sur la chaîne Public Sénat, illustrent parfaitement cette limitation anti-démocratique de ceux étant autorisés à accéder au pouvoir : « La seule majorité possible, c’est celle qui va de la droite modérée à la gauche modérée », autrement dit tout ce qui a constitué « l’extrême-centre » auquel Barrot père et fils appartiennent, constitué du parti centriste auquel se sont joints de nombreux renégats issus du Parti socialiste (véritablement siphonné par le macronisme), et de la droite molle ex-RPR ex UMP LR, gouvernance sous dérive autoritaire aujourd’hui littéralement vomie par la majorité des Français. L’exemple des Barrot père et fils, des Stoléru père et fille (Emmanuelle Wargon, ministre dans le gouvernement Castex) montre que la gouvernance dite « démocratique » repose autant si ce n’est davantage sur la cooptation discrète de décideurs se sentant en connivence que sur l’élection ou la représentation honnêtement organisée, et que cette gouvernance s’apparente davantage en définitive à un régime autoritaire déguisé dont les agents se prennent pour des « despotes éclairés » (cette expression est ancienne, elle était déjà dans la bouche de Jacques Delors). Ainsi, plus les lieux de fabrication des dispositifs de politique publique sont fermés, sélectifs, élitistes et coupés de la « politique électorale » c’est-à-dire indifférents à l’expression du peuple, plus leur caractère démocratique s’estompe au profit d’un « pluralisme limité », d’isolats autoritaires.
Ce pluralisme volontairement limité de l’accès au pouvoir par ceux qui le détiennent est une caractéristique française en particulier en ce que dans ce pays, contrairement à ce qui se pratique ailleurs, le personnel politique s’installe dans cette activité à vie, en tant que véritable rente de situation, il ne décroche jamais. A-t-on vu Jimmy Carter, Tony Blair, et bien d’autres sortants insister dans la carrière politique ? Non. Mais en activité politique comme en matière culturelle, il y a une « exception française », ce pays génère les parasites comme une infection bactérienne provoque la dysenterie. La chose est actuellement illustrée à la faveur des suites de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron en juin 2024. A cette occasion, on a vu toute une ribambelle d’anciens noms revenir sur le devant de la scène, et même pour certains se faire élire député, François Hollande, Dominique Voynet ancienne maire de Montreuil et figure écologistes des années 1990, des gens revenant à la gamelle alors que leur carrière a été faite et fructueuse, mais ils n’en ont jamais assez et reviennent à la gamelle. Prises de parole des Raffarin, Copé, Strauss-Kahn, Rosignol, Valls, Bayrou sortant de son emploi fictif et de complaisance de « Haut-commissaire au Plan » (un plan fantomatique qui n’a d’existence que celle de son nom, que l’on ne voit jamais présenté), Xavier Bertrand… Un Français voit toute sa vie les mêmes personnalités politiques en boucle, en circuit fermé alors que l’on est quand même 68 millions dans le pays, et les mêmes qui reviennent à chaque remaniement, à chaque espoir de gratter un poste, un maroquin, on les voit tous sortir et faire la tournée des médias. On comprend que c’est vraiment une course à la gamelle, que personne n’est là pour l’intérêt général. Et à chaque tour de piste, le pays a sombré, et continue à sombrer, et la seule chose qui les intéresse, c’est la distribution de postes. Les Français sont prisonniers d’une espèce de piège, ces gens ont mis en place un braquage des institutions du pays, dont on n’arrive pas à sortir. Et lien commun à tout ce beau monde et à leurs réseaux, l’appartenance à la franc-maçonnerie bien sûr.
Des auteurs classiques comme les politologues Théodore Lowi et Giovanni Sartori (Democratic Theory 1973 Greenwood Press, Wesport) défendent l’hypothèse que des corporations et des groupes sont devenus délégataires des fonctions des autorités publiques et maximisent des rentes que les partis politiques et l’État ne contrôlent plus. L’économiste Friedrich Hayek (dans L’ordre politique d’un peuple libre 1983, PUF) va plus loin puisqu’il voit dans ce pluralisme limité décrit par Juan Linz « des marchandages politiques oligarchiques et une série de trocs avec des groupes d’intérêt ». Pour Hayek, des minorités camouflées s’arrogent, sous couvert de « la prétendue volonté de la majorité », un droit d’accès aux ressources de l’État.
Il semble donc que trois critères doivent se conjuguer pour pouvoir confirmer la thèse du confinement de la fabrication des politiques publiques dans des espaces au pluralisme limité : le critère de la coupure avec le « politique électorale », déjà évoqué ; le critère de l’élitisme ; le critère de la clôture des lieux de fabrication de la chose publique.
Les élites, vous en êtes ou vous n’en êtes pas, le plus souvent par la naissance, accessoirement par un destin heureux si d’une extraction inférieure vous parvenez à vous y faire une place. Selon Harold Lasswell, (1902-1978, pionnier de l’étude de la science politique), l’élite se définit d’abord par une capacité à capturer : « L’étude du politique, est l’étude de l’influence et des influents (…). Les influents sont ceux qui attrapent le plus de ce qu’il y a à attraper (…). Ceux qui attrapent le plus sont les élites, le reste est la masse » (1936 Politics : Who Gets What, When, How).
La conception du pouvoir par Charles Wright Mills (professeur de sociologie, auteur de White Collar 1951, et The Power Elite 1956) parle du triangle économie/politique/militaire. Theodore Lowi parle quant à lui de « gouvernements intermédiaires », c’est-à-dire de lieux informels où se discute en fait la définition des biens publics. A la fois coupés de la notion d’intérêt général (même si celui-ci peut être stratégiquement invoqué) et d’une forme d’universalisme, et fermés sur eux-mêmes, ces lieux peuvent nier le pluralisme en captant de manière monopolistique les ressources publiques.
Roderick Rhodes et David Marsh (Les réseaux de politique publique, 1995 L’Harmattan), écrivent à propos des formes les plus fermées de réseau que sont les « communautés de politiques publiques » qu’elles sont « la clé de la compréhension de la plupart des prises de décision politiques dans les démocraties libérales stables (…) La prise de décision politique a lieu (…) dans des sous-systèmes à l’intérieur desquels le gouvernement et les groupes de pression négocient : « la carte de la fabrication des décisions politiques se compose en réalité d’une série de compartiments verticaux ou de segments – chaque segment étant occupé par un ensemble différent de groupes organisés et généralement impénétrables pour les groupes non reconnus ou pour l’ensemble du public ».
Pour Gilles Massardier, docteur en science politique, ces réseaux doivent leur « efficacité à l’interne » du fait que les acteurs y sont fortement sélectionnés et sont des espaces sociaux clôturés. Pour Yannis Papadopoulos, directeur de l’Institut d’Études Politiques et Internationales de Lausanne, « ils sont plus solidaires car moins démocratiques ». Des élites politiques et de l’État, et d’autres élites (économiques, médiatiques…) partagent des lieux de mise en accord de leurs intérêts. En la matière, et pour joindre l’agréable à l’utile, on pense par exemple pour l’anecdote au dîner mensuel du club Le Siècle à Paris, regroupant hommes d’affaires, financiers, élus, hauts fonctionnaires, journalistes, syndicalistes…
La fabrication des politiques publiques découle donc de coalitions solidaires cultivant la fermeture et le secret. Ces acteurs isolent leurs interactions de la masse qui n’a d’autre position que celle de subir, en des espaces exclusifs car difficiles à pénétrer en raison des processus de sélection. Il est une logique sociale de fermeture de groupe, évoquée par le sociologue Luc Boltanski, que l’on retrouve dans la bureaucratie : elle consiste en la clôture du groupe sur lui-même à partir d’un mimétisme social (parcours, pratiques professionnelles…) de ses membres et de représentations du monde qui influencent les politiques publiques. Le Conseil d’État orientant totalement par ses décisions la politique migratoire est un exemple éloquent en la matière. Certains y ont vu une « noblesse d’État ». Le docteur en science politique William Genieys, auteur entre autres de Sociologie des élites (éditions Armand Colin), y observe des groupes bureaucratiques moins marqués par la noblesse que par le coagulant de lieux, de parcours, de représentations et de combats communs. Il montre à travers l’exemple de « l’élite du Welfare » en France, que loin d’une logique de simple reproduction, on peut observer la constitution d’une élite qui se construit par un phénomène d’inter reconnaissance qui se trouve renforcé par les pratiques de cooptation qui guident le choix des collaborateurs dans les cabinets ministériels ou dans les directions d’administrations centrales. Une élite qui fait coalition par transgression des frontières des champs politique et administratif dans la mesure où haute administration, cabinets ministériels et carrière politique augurent de la « politisation de la bureaucratie » et vice versa. Cette élite doit également sa soudure à des représentations communes des politiques sociales expliquant d’ailleurs la grande continuité de celles-ci. Au total, nous dit William Genieys, « il y a constitution d’une élite relativement autonome, via le monopole du savoir-faire et des représentations, dans un secteur particulier de l’activité étatique et elle se trouve en mesure d’influencer le politique malgré les alternances démocratiques ». Beaucoup de mots finalement pour en fait décrire une évidence de la nature humaine constatée de toute éternité : qui se ressemble s’assemble, par idéologie, par affinités… le premier homosexuel par exemple introduit dans une position de décisionnaire en fait rentrer d’autres, la gouvernance aura été exemplaire dans ce domaine depuis 2017.
