La Gauche en guerre contre la famille

Lorsque l’on a entendu sur l’antenne de France Inter la question posée à Marion Maréchal par la journaliste militante de gauche Sonia Devillers, certains se sont probablement dit que c’était un propos excentrique, insensé, d’où peut-elle sortir une telle idée ?*. Erreur. Pourquoi ? Pour qui connaît l’histoire des idées politiques du XVIIIe siècle, elle n’est absolument pas surprenante. Le commun des mortels sait l’importance de la famille, il sait qu’il est accueilli dans la vie par un père, une mère, et que sans cela il n’est pas grand-chose. Mais il y a toute une tradition philosophique, sociologique, idéologique, qui considère que la famille n’est pas un socle, n’est pas une base, mais un problème à résoudre, qu’elle est un obstacle à faire sauter sur le chemin de « l’émancipation individuelle ». La Gauche ne cesse depuis plusieurs siècles de faire le procès de la famille parce qu’elle y voit l’obstacle sur le chemin de la Révolution. 

Qui accueille l’enfant qui naît dans une société ? A qui appartient-il ? La pensée traditionnelle répond « à sa famille naturellement », le père et la mère l’accueillent, ils auront la responsabilité immense de le conduire à l’âge adulte et à la société. Mais pas pour les sources philosophiques et idéologiques de Sonia Devillers. Il y a toute une Gauche qui considère que lorsque l’enfant naît il n’appartient que de manière assez superficielle à ses parents et qu’en fait il doit appartenir à la société dans son ensemble, et même mieux, appartenir à l’État. Et l’objectif de la société c’est d’arracher le plus tôt possible l’enfant à sa famille pour le confier à la société dans son ensemble et à des gens que l’on dira davantage compétents et qualifiés pour l’élever, pour l’éduquer. C’est ce que disent plusieurs révolutionnaires de 1789, car dans la pure conception socialiste, donc collectiviste, en effet, les enfants sont la chose de l’État :

« La Patrie a le droit d’élever ses enfants, elle ne peut confier ce dépôt à l’orgueil des familles, ni aux préjugés des particuliers » (Robespierre).

« Les enfants appartiennent à la République avant d’appartenir à leurs parents. Qui me répondra que ces enfants, travaillés par l’égoïsme des pères, ne deviendront pas dangereux pour la République ? » (Danton). L’égoïsme des pères s’entend la non-adhésion à la Révolution que certains pourraient manifester en voulant soustraire leur progéniture à la machine républicaine.

« Tous les enfants, sans distinction et sans exception, sont élevés en commun aux dépens de la République » (Le Peletier de Saint-Fargeau).

– L’« éducation nationale s’empare de tout l’homme sans le quitter jamais », n’étant pas « une institution pour l’enfance mais pour la vie entière » (Rabaud Saint-Etienne à la Convention, 21 décembre 1792, Archives parlementaires). On comprend leur nécessité de s’emparer des enfants afin de les former au plus tôt au culte du régime. En notant que ce faisant, ils ne font évidemment que reproduire, mais selon leurs vues, ce qu’ils reprochaient à l’Église. Admirable honnêteté intellectuelle.

Ces gens ont une conception frelatée, contre-nature, totalitaire ? C’est de gauche. On a l’habitude.

John Locke, Jean-Jacques Rousseau, Thomas Hobbes, sont des noms faisant partie des grands auteurs du « Contrat social », de cette idée que les êtres humains décident ensemble du type de société dans laquelle ils vont vivre, point de départ philosophique de la « modernité ». Mais quel est l’être humain que les modernes mettent au cœur de la Cité ? Est-ce un enfant fier de ses parents, qui deviendra lui-même parent avec le souci de transmettre ? Non. La philosophie politique des modernes nous fait apparaître une société où les individus ne sont pas des individus en famille, ce ne sont pas des individus en communautés organiques, ce sont des individus atomisés (à ce sujet nous renvoyons le lecteur vers nos autres articles sur la réalité de la philosophie politique fondamentale des Lumières, Isolés et Inorganisés, Le type parfait du citoyen, Eugénisme et Lumières). Du point de vue de la philosophie du Contrat social, la vision de la société de ces gens-là nous apparaît artificielle, on peut toujours redéfinir le contrat, la société n’a rien de naturel. Ce qui constitue une rupture avec le Grand maître de la philosophie politique occidentale, Aristote, qui voyait la société comme un fait naturel, comme une famille de familles.

Parce que quel est le problème de la famille ? Pourquoi certains veulent en finir avec elle ? Un enfant naît dans une famille, il naît conçu par ses parents. Ceux-ci, peuvent lui transmettre des préjugés, on l’a vu dans les mots de Robespierre et Danton, une culture, une vision du monde, une sensibilité, des préférences. Et il se trouve que dans nos sociétés, le pouvoir en place peut ne pas approuver les valeurs, les références, les idées, la culture transmise dans la famille. Il se peut qu’il n’approuve pas l’identité que l’on trouve dans cette famille. Et il considère dès lors que les parents éduquent très mal leurs enfants, parce que les parents ne reproduisent pas l’idéologie dominante au pouvoir, qui est celle on l’a vu de l’individu absolu. La Gauche aime l’individu, l’État, d’autant que l’État a la puissance pour déconstruire la famille, la culture, les traditions, les mœurs, pour « libérer » l’individu de toutes choses, mais elle n’aime pas ce qui se trouve entre les deux, notamment la famille qu’elle accuse toujours de conservatisme.

L’école en sociologie et philosophie politique que l’on appelle l’école de Francfort, postule qu’au cœur du fascisme en Europe, au cœur des « expériences totalitaires » en Europe, il y a la famille qui était un creuset autoritaire. Un creuset conservateur. La famille était porteuse de valeurs qui, « radicalisées », conduisaient au fascisme. Dès lors que la gauche internationaliste marxiste a fait l’expérience du fascisme qui s’est opposé à elle, elle se dit en bonne logique qu’il faut en finir avec cette maudite famille porteuse de toutes ces valeurs « mauvaises » pour être capable de libérer l’individu et construire un monde nouveau. Nous, nous savons que si le fascisme avait triomphé en Europe, nous ne serions pas dans la merde actuelle. Ce postulat de l’école de Francfort ouvrira dans la seconde moitié du XXe siècle à tout le travail sur les « pédagogies nouvelles », toujours avec l’idée qu’il faut une pédagogie non-autoritaire, pour délivrer l’enfant mentalement de ses parents, pour l’affranchir de ceux qui l’ont « kidnappé » à la naissance, ces parents qui l’ont volé à la société, et il faut déconstruire le plus tôt possible, d’où l’âge très bas de la mise dans des structures (crèche), les préjugés qu’on lui prête, il faut dynamiter la famille pour permettre à l’individu d’émerger le plus rapidement comme étant tout puissant. Il y a eu on le sait des délires extrêmement malsains dans ces pédagogies durant les années 1970, le rapport trouble d’une certaine Gauche avec la pédophilie, parce qu’ils se disaient que l’un des façons de faire sauter la famille était d’éduquer à la sexualité le plus tôt possible l’enfant pour le délivrer des « codes culturels du monde bourgeois ». C’est jusque-là, qu’a pu aller la volonté d’arracher l’enfant, l’individu, à la famille, à la communauté.

On a constaté depuis quarante ans le prix à payer de cette idéologie : la disparition du père dans les sociétés entraîne une montée de la violence, la disparition de la mère entraîne naturellement un enfant carencé sur le plan affectif, la disparition de la famille entraîne la crise de la natalité.

La famille ne se présente donc pas comme l’unité naturelle pour certains, mais en tant que problème à déconstruire, pour faire advenir une société nouvelle où l’on pourrait se passer le plus possible de la famille. Pour une certaine Gauche, il y a toujours eu cette idée qu’il faut rapprocher le plus possible l’âge de la scolarisation, de la socialisation, du berceau parce que moins l’enfant prend de temps avec ses parents, moins il risque d’intégrer leurs préjugés, plus il reste une pâte vierge dans laquelle le régime pourra imprimer sa marque. Pour cette Gauche il faut donc remplacer les parents le plus tôt possible par des « experts » mandatés par l’État qui eux sauront correctement de quelle manière élever les enfants. 

Le pouvoir et la pensée gauchiste s’inquiètent de la culture transmise à la maison parce que si plusieurs familles sur une même pensée distincte se regroupent, elles constituent une poche de résistance culturelle, éventuellement autour d’une école qu’elles pourraient créer (voir le travail d’Anne Coffinier, son combat pour la liberté scolaire, et son guidage aux parents Créer son école), qui peut résister au discours étatique dominant, attirer de nouvelles familles conquises par le bon fonctionnement et la qualité de l’enseignement dispensé.

Certains ministres ont dit très clairement quel est leur rapport à la famille. Notamment Vincent Peillon, ancien ministre socialiste de l’Éducation nationale, qui est un adorateur de la Révolution française, pour qui « 1789, l’année sans pareille, est celle de l’engendrement par un brusque saut de l’histoire d’un homme nouveau. La Révolution est une événement méta-historique, c’est-à-dire un événement religieux. La Révolution implique un oubli total de ce qui précède la Révolution. Et donc l’école a un rôle fondamental, l’école doit dépouiller l’enfant de toutes ses attaches pré-républicaines, pour l’élever jusqu’à devenir un citoyen » (La Révolution française n’est pas terminée, Éditions du Seuil 2008). Ou encore « Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix. » (Interview au Journal du Dimanche septembre 2012). Pour rendre l’individu libre, il faut l’arracher à ce cadre aliénant et étouffant qu’est la famille. Il pourra faire ce qu’il veut par la suite, mais il faut d’abord l’arracher aux siens, pour le « rendre à lui-même ». Vincent Peillon on le voit n’est que l’héritier philosophique et le continuateur idéologique des révolutionnaires précités. 

Quand on a une vision aussi négative de la famille, on n’a qu’une obsession, la faire sauter, en centralisant le plus possible l’école dans les mains de l’État. Guerre ouverte contre l’école libre, puisqu’elle peut porter une philosophie de l’éducation plus proche des parents que de l’État. Et quand on a compris cela, il faut être capable d’en finir avec cette école qui porte des valeurs qui ne sont pas célébrées par l’idéologie au pouvoir. Guerre ouverte contre l’école à la maison dispensée par les parents, vue comme l’enfermement familial total.

La Gauche veut éviter les influences extérieures dans la formation des enfants. Elle adhère à une philosophie qui portée dans ses ultimes conséquences tend à fragiliser l’institution, la famille qui est pourtant à la source de bien des bonheurs. Si votre famille est traditionnelle, un père, une mère, des idées saines, on vous « pétainisera », on vous fascisera. Pour cette Gauche, la seule famille illégitime, c’est la famille française, celle-là doit être marquée du sceau du fascisme.

*Assimilation de la conception de la famille par Marion Maréchal à celle du Maréchal Pétain.