La croyance en la réincarnation chez les peuples d’Europe

Contrairement à l’opinion dominante actuelle, la croyance en la réincarnation n’est pas un domaine propre aux Asiatiques, mais est également issue d’une longue histoire parmi les systèmes de croyances pré-chrétiens des peuples européens natifs, comme le montrent de nombreuses sources anciennes.

La croyance en la réincarnation, la métempsychose, la transmigration ou le voyage des âmes était connue de nos ancêtres et constituait une certitude pour eux. Elle faisait partie de leur vision du monde, de la question de l’âme, et de son destin posthume. D’ailleurs, il est essentiel de rappeler que jusqu’en l’an 553 la réincarnation faisait partie de la religion chrétienne, mais a été mise à l’index par le concile de Constantinople parce que cette croyance gênait l’impératrice Théodora qui avait des reproches à se faire mais refusait le fait qu’elle puisse être placée à un rang inférieur dans une autre vie à cause de ce mauvais comportement (voir l’extrait Atharva Veda 5.1.2. ci-après). Par la « magie » d’une modification du dogme opérée par de simples humains aux ordres de cette dame, elle allait échapper à une réincarnation qu’elle craignait négative. C’est merveilleux !

Les pères de l’Église combattirent aussi l’idée de la réincarnation en martelant aux populations qu’il n’y avait qu’une seule vie terrestre. Le philosophe bulgare Omraam Mikhaïl Aïvanhov a vu dans cette démarche de l’Église une des causes principales du déclin spirituel de la chrétienté, les populations restant attachées à la croyance en la réincarnation.

Ainsi, la foi dans le voyage des âmes est confirmée par les pratiques spirituelles autochtones dans tout le Vieux continent européen. Dans de nombreuses religions issues d’une racine indo-européenne commune, on trouve la croyance en la renaissance de l’âme dans un autre corps. Cette croyance est plus ou moins commune dans diverses religions païennes européennes. 

La réincarnation apparaît comme l’évidence première dans le cycle éternel de la vie, la loi de l’évolution progressive permanente. Cette spiritualité fut transmise et répandue sur l’ensemble du continent par les peuples Aryens aussi appelés Indo-européens, qui pour rappel se sont étendus de l’Irlande jusqu’en Inde ancienne. En effet, si en Asie la croyance en la réincarnation a pris source dans le Nord-Ouest du sous-continent Indien, c’est grâce aux peuplades Aryennes qui sont venues dominer la région vers 1 500 avant J-C. Les principales religions locales qui croient en la réincarnation, en particulier l’hindouisme, le jaïnisme, et le sikhisme sont toutes nées en Inde. Les plus anciens textes relatant de la réincarnation figurent dans les versets du Rig Veda, des textes sacrés védiques de l’Inde antique qui nous ont été transmis par les Aryens. Les Veda parlent du principe de renaissance, que l’on appelle Punar janam dans de nombreux passages : 

« Chaque fois que nous naissons, que nos actes soient tels que nous ayons un esprit pur, une longue vie, une bonne santé. Dans la prochaine vie également, éloignez-vous des mauvaises actions. » Yajur Veda 4.15.

« Puissions-nous avoir un bon sens et des organes de travail dans la prochaine vie aussi. » Atharva Veda  7.67.1

« Celui qui mène des actions nobles obtient des vies nobles dans les prochaines naissances avec un corps fort et un intellect aiguisé. Ceux qui font de mauvaises actions naissent dans des espèces inférieures. » Atharva Veda 5.1.2

« Donnez-moi encore une fois cette terre, encore une fois le ciel et l’univers, encore une fois cette terre bénie par la lune, encore une fois cette terre d’abondance. » Atharva Veda 10.59.7

En Grèce

La plupart des textes parlent de renaissance. Elle ne s’applique pas uniquement aux humains mais c’est un principe universel. Tout comme tous les autres principes des traditions connues, la croyance en la réincarnation en Grèce antique était pratiquée par l’école spirituelle des orphiques, qui croyait en l’immortalité de l’âme. Selon le mythe de l’orphisme, leur fondateur est Orphée qui lui donne son nom, celui qui, inconsolable, descendit aux enfers pour y rechercher son amour défunt Eurydice et la ramener sur Terre, métaphore de réincarnation ou de résurrection. La période d’apogée de l’orphisme s’est déroulée du VIIe au VIe siècle avant J-C.

Pythagore, qui croyait lui aussi au voyage des âmes fut surtout le fondateur d’une école philosophique et religieuse dont le champ d’intérêt s’étendait bien au-delà des mathématiques. D’après Pythagore, les âmes sont immortelles et soumises à une certaine circulation qui inclut également le royaume des animaux. Les pythagoriciens considéraient que l’âme doit voyager un certain temps entre les réincarnations pour se purifier de la saleté terrestre.

Platon a proposé un concept similaire pour le voyage des âmes. Il pensait la réincarnation comme la dimension éthique associée à l’élimination des fautes morales.

Les orphiques, les pythagoriciens et les platoniciens n’épuisent pas le réservoir d’exemples de foi en la réincarnation dans l’Hellas antique. Une telle croyance apparaît parmi d’autres sources telles que Plotin, et Empédocle qui écrit sur le sujet.

A Rome

En cherchant la réincarnation dans d’autres cultures européennes anciennes, nous pouvons aussi regarder des exemples d’une telle foi dans la Rome antique, bien que l’on ne puisse exclure que ces croyances aient existé grâce à des emprunts à la culture grecque. La réincarnation du caractère moral était prêchée par Virgile et Plutarque. Ovide a écrit sur la réincarnation de la manière suivante : 

« Oh, genre humain, emporté par la froide peur de la mort… Soyez sûrs que vos corps ne peuvent pas être blessés, qu’ils soient consumés par le feu qui brûle sur le bûcher ou par le temps qui passe et sa force destructrice ! Nos âmes ne sont pas soumises à la mort et ayant quitté le siège précédent, elles vivent toujours dans de nouveaux corps. »

Chez les Celtes, la foi dans le voyage des âmes était encore plus répandue, comme le montrent les témoignages contemporains des Romains, qui ont décrit le peuple celte. Jules César a écrit dans la Guerre des Gaules : « Les druides veulent surtout inculquer la conviction que l’âme ne meurt pas, mais passe après la mort d’un corps à un autre et ils croient que cette foi, en supprimant la peur de la mort, stimule le courage. » Au Ier siècle avant J-C, Alexandre Cornelius Polyhistor écrit : « La doctrine pythagoricienne prévaut parmi l’enseignement des Gaulois selon lequel les âmes des hommes sont immortelles et qu’après un nombre fixe d’années elles entreront dans un autre corps. » Jules César confirme, en ayant enregistré que les druides de Gaule, de Grande-Bretagne et d’Irlande avaient la métempsychose comme l’une de leurs doctrines fondamentales. Par cette doctrine qui ôte à la mort toute sa terreur, peut se développer la forme la plus élevée du courage humain. Hippolyte de Rome croyait que les Gaulois avaient appris la doctrine de la réincarnation par un esclave de Pythagore nommé Zalmoxis. Inversement, Clément d’Alexandrie croyait que Pythagore lui-même l’avait apprise des Celtes, affirmant qu’il avait été enseigné par des Galates, des prêtres hindous et des zoroastriens. La confirmation directe de la foi en la réincarnation chez les Celtes est également fournie par Lucain qui dans La guerre civile écrit : 

« Heureux ces gens du Nord, dans la mesure où la plus grande crainte ne les harcèle pas : la peur de la mort. C’est pourquoi leur esprit est prêt à se jeter au combat avec courage. Les nordiques ont compris que la nature n’est pas hostile à l’Homme, qu’ils la réincarnent sans cesse car ils en sont l’essence même. »

Deux choses résultent des fragments cités : premièrement les Romains qui rapportaient la foi des Celtes s’y référaient comme quelque chose qu’ils croyaient être spécifique à ces peuples, ceci suggère que la simple croyance en la réincarnation chez les Romains n’était pas universelle, bien que comme le montrent les exemples cités ci-dessus cette croyance fut partagée par certains des habitants de Rome ; deuxièmement chez les Celtes, contrairement aux Romains la croyance en la réincarnation devait être la norme, ce qui peut être déduit de la façon dont elle est décrite comme appartenant à l’ensemble du peuple. 

En Germanie

Les textes parvenus jusqu’à nous indiquent qu’il y avait aussi l’idée de renaissance dans le paganisme germanique. Les exemples incluent surtout des figures de la poésie Eddique et des Sagas, potentiellement par le biais d’un processus de dénomination ou de lignée familiale. Dans l’Edda poétique, Helgi Hjörvardsson et sa belle Svàva renaissent. Une étude des généalogies islandaises montre que le nom d’un grand-père était le plus souvent utilisé dans les familles, pensant que l’aïeul renaissait dans la même famille en tant que petit-fils. Jan de Vries (Université de Berkeley) a vu la dérivation du mot allemand petit-fils, « enkel », du vieil allemand « petit grand-père », comme support à l’idée qu’une croyance dans la renaissance sous-tendait la coutume de sauter une génération dans la dénomination. Les preuves généalogiques dont on dispose sur les femmes suggèrent la même pratique de dénomination que pour les hommes. L’Edda poétique n’a été découverte qu’au XVIIe siècle. Un de ses fragments est couronné d’une courte annotation faisant référence à la foi en la renaissance des âmes. Au IIe siècle, Appien d’Alexandrie écrit dans son Histoire romaine que les Teutons n’avaient pas peur de la mort parce qu’ils espéraient renaître. Eckhart qui a publié sur le concept de renaissance au sein de la famille ou du clan suggère que l’inhumation en position fœtale est une preuve de la croyance en la renaissance. Dans la Saga islandaise, Helga et Olaf portent tous deux le même nom au cours de leurs différentes vies. Tous ces exemples prouvent que l’idée de la réincarnation n’était pas inconnue des peuples germaniques. En outre, de nombreux chercheurs affirment que la pratique courante consistant à donner aux enfants le nom de leur grand-père ou de leur grand-mère est associée à la foi en la résurrection de l’âme du parent décédé au sein de la famille. 

Selon la Chronique de Wincenti Kadlubek (XIIe/XIIIe siècles), évêque de Cracovie, une situation similaire s’est produite pour les peuples Baltes. Il affirme que la croyance en la renaissance de l’âme parmi les Baltes est commune : 

« Tous les Gètes sont unis par la ridicule superstition selon laquelle les âmes qui sont sorties du corps entrent à nouveau dans les corps qui vont naître, et que certaines d’entre elles reviennent par l’introduction de corps de bovins. »

Il ressort clairement de cette citation que les Baltes croyaient également que la renaissance de l’âme dans un corps animal était possible, bien que la situation suggère plutôt qu’il s’agit d’exceptions plutôt que de la norme. Une autre citation de la Chronique de Wincenti Kadlubek montre que la foi des Baltes avait des conséquences culturelles similaires à celles des Celtes et des Germains, c’est-à-dire qu’elles suscitaient le courage et apprivoisaient la peur de la mort.

Les légendes et les mythes prussiens et lituaniens confirment la renaissance des âmes sous une forme animale ou même végétale. Il existe des mythes connus selon lesquels les âmes défuntes vivent dans des arbres et sous cette forme elles prenaient soin de leurs familles vivantes et de leurs biens.

Chez les Slaves

Il y a aussi chez les Slaves des références du folklore confirmant l’existence d’une telle croyance. Jerzy Tomasz Babel, archéologue et historien, cite une description des croyances folkloriques qui témoignent directement de l’existence en la réincarnation dans la culture populaire polonaise : 

« Jusqu’à une date récente, on croyait qu’après la mort d’un homme sans le sacrement de confirmation il avait deux âmes, l’une va au jugement de Dieu, l’autre s’incarne dans le prochain membre de la famille. »

Dans cet extrait, on aperçoit clairement l’influence du dieu chrétien qui s’ajouta aux traditions ancestrales antérieures. Dans le folklore slave, il existe également des croyances concernant l’incarnation de l’âme humaine dans divers animaux et arbres. Une telle croyance peut être associée à la foi en la réincarnation de l’âme dans un autre corps humain, et comme dans le cas de la Prusse voisine constituer un élément d’un système de croyance globale selon lequel l’âme peut voyager d’une incarnation à l’autre sans se limiter à l’humain. Un exemple d’une telle croyance est le culte qui entourait le bosquet trouvé à Chyby. Un récit de 1842 décrit la vénération accordée aux arbres du village : 

« En passant dans ce village, nous avons vu un beau et rare bouleau, mais vieux, divisé en deux, une vraie particularité dans ces côtés où les forêts sont rares. La souche tronquée ne peut être vue. Les villageois dans leur respect religieux ont soutenu qu’une bataille entre les Polonais et les Suédois a eu lieu ici, et que les âmes des guerriers tombés des deux côtés ont donné naissance à des bouleaux, séparément Suédois, séparément Polonais. Cette forêt, en quelque sorte sacrée, personne n’ose la couper avec une hache, et grâce à cette superstition cette région possède au moins ce bosquet de beaux arbres. »

A l’endroit du bosquet décrit a vraiment eu lieu une bataille en juin 1704. L’armée polonaise/lituanienne et l’armée suédoise se sont affrontées. En plus de confirmer la transmigration de l’âme humaine sous la forme d’un arbre, le bosquet décrit ressemble aux fameux bosquets sacrés si férocement détruits par les missionnaires chrétiens pendant des siècles. Des bosquets sacrés qui étaient le lieu de résidence de cultes des ancêtres. Dans le folklore il existe de nombreuses légendes qui décrivent des âmes humaines plongeant dans des formes d’arbres ou d’animaux, en particulier des oiseaux. 

Il y avait également une foi en la réincarnation chez les Ukrainiens. Dans la région de Ruthénie, il était coutume de cacher les nouveau-nés morts sous le seuil de la maison, en la comparant à une coutume analogue connue dans différentes parties du monde, en Afrique, en Inde, au Mexique, en Indonésie, qui a motivé par la foi que l’esprit de l’enfant enterré de cette façon peut se réincarner dans les femmes qui passent, et renaître à nouveau.

On trouve trois anecdotes intéressantes sur le sujet, issues du folklore biélorusse, dans le livre de Mihaïl Fedorovski de 1897. Parmi les nombreux contes populaires concernant l’âme et sa nature, il y a aussi ceux qui parlent directement de la foi en la métempsychose. Ils décrivent des âmes qui sont transférées après la mort d’un corps à un autre. Bien que les croyances décrites associent le processus de réincarnation du dieu chrétien, il est probable que leur origine soit non-chrétienne.

En tout cas, il est certain que la réincarnation fait partie intégrante du savoir spirituel des peuples européens et de leurs cultures. La christianisation a tout mis en œuvre pour tenter d’éradiquer cette croyance en Europe alors que cette dernière s’incluait complètement dans la compréhension de la Nature par sa composante cyclique et éternelle. Elle jouissait donc d’une rationalité qui devait faire de l’ombre à l’Église, laquelle souhaitait à ce moment répandre sa domination sur les populations.

L’Ouroboros, symbole représentant le cycle éternel de destruction et de renaissance