Un gouffre sépare le pouvoir urbain hors-sol, celui de la France des métropoles habitées par une petite minorité écolo-mondialiste, face au pays réel, cette France périphérique représentant la plus importante partie du territoire, qui est en train de crever de la politique infligée. Ce qui a rendu célèbre le très avisé géographe Christophe Guilluy, c’est le concept de France périphérique qu’il a présenté dans un livre éponyme (ou comment on a sacrifié les classes populaires) paru il y a dix ans déjà. Il utilise cette grille de lecture en opposant la France périphérique, celle que l’on ne voit pas et qui est tout de même composée des deux tiers du pays, à cette France qui a une sorte de monopole de la représentation des choses, qui est la France des grandes métropoles mondialisées. Et pour Christophe Guilluy, la révolte actuelle des agriculteurs est un nouvel épisode de ce soulèvement inéluctable selon lui (que les Dieux l’exaucent !) de la France périphérique. Il a intitulé son nouveau livre Les Dépossédés aux Éditions Flammarion. Comme les Gilets Jaunes, les agriculteurs sont des dépossédés. Dépossédés de leurs revenus, dépossédés des moyens de gagner leur vie, dépossédés de leur liberté dans le travail par un flicage et un carcan de réglementations, et donc dépossédés de leur dignité.
On entend fréquemment que l’époque actuelle marche sur la tête. C’est vrai. Mais c’est aussi sur la tête de ces dépossédés que l’on a marché. Et tous ces gens tentent simplement de relever la tête. Et que fait le pouvoir selon Christophe Guilluy ? Le pouvoir essaie, avec ses modes d’entreprise, de marketing, de segmenter ces diverses révoltes, arguant dès lors que prises individuellement elles ne représentent pas beaucoup de monde. Mais nonobstant Guilluy souligne l’immense soutien dont ils bénéficient de la part de l’opinion (82 % selon un sondage récent). On voit bien que c’est une majorité jusque-là silencieuse, mais de moins en moins silencieuse (enfin !) que représentent ces dépossédés, voire même qu’ils représentent l’idée d’intérêt général. Parce que par opposition, il y a cette France des métropoles, mondialisée, qui veut être le point de référence. Mais en fait, dit Guilluy, ces urbains gagnants de la mondialisation se sont isolés, enfermés dans leurs métropoles citadelles qui face à la colère des « gueux » agriculteurs sont défendues par des blindés de la Gendarmerie. Des urbains bourgeois mondialisés, ceux de la « startup nation », qui se défendent aussi à coups de « blindés intellectuels ». Et selon l’auteur, et à juste titre, le blindé intellectuel de cette France des métropoles mondialisée bon teint, qui se dit démocrate tout en refusant l’alternance démocratique au sein de l’offre politique, c’est l’étiquette d’ « extrême-droite » qu’elle colle sur tout ce qui veut remettre en cause leur action. Cette étiquette est une arme blindée intellectuelle. Dès que la réalité dérange le narratif, la vision du monde de cette France des métropoles, la voilà qui brandit cette étiquette, qui extrême-droitise la réalité qui la dérange, parce qu’elle est à part, dans un séparatisme culturel, tout en revendiquant un monopole de la représentation des choses, c’est cette France « mondialisée » qui écrit le scénario, par sa domination culturelle, artistique imposée à travers ses médias, et ce scénario est bien sûr rempli de mondialisation, d’ouverture à l’Europe, d’ouverture à « l’Autre », de lutte contre le réchauffement climatique, d’inclusion, de migrants fantastiques qui sont les « Victor Hugo de l’avenir », telle est sa vision de leur monde. Et la révolte des agriculteurs, c’est véritablement la révolte du réel face à cette représentation virtuelle qui est celle de cette France des métropoles bourgeoises apatrides modérées, centristes socialistes, libérales, anti-racistes, qui ont encore les moyens de se préserver de toute la merde et des difficultés générées par leurs idées, et pour qui tout va bien sur le plan économique. Cette révolte du réel paysan, c’est celle de gens qui à contrario sont véritablement dans des contraintes énormes, que le projet politique de cette France urbaine bourgeoise européiste aggrave. Cette France des métropoles mondialisées n’a qu’une obsession : l’économie seul critère de direction dans tous les domaines, et le « no limits » du marché. Elle ne veut pas de limites pour elle-même mais en impose aux autres. Tous les produits agricoles qui rentrent en France sans être soumis aux interdictions imposées aux agriculteurs français sont le parfait exemple de cela.
Pour Christophe Guilluy, Gabriel Attal est le symptôme de cette France des métropoles mondialisées, il est le « produit de l’effondrement culturel et moral généralisé des classes supérieures contemporaines. Il incarne cette bourgeoisie contemporaine sans colonne vertébrale, qui distille la moraline du vivre-ensemblisme, de l’écologisme, du féminisme dévoyé ». Selon Guilluy, le Système est acculé, et il a donc dégainé avec Attal la carte de l’image et de la jeunesse, et ce n’est pas un hasard parce que le Système croit au bon plaisir au-dessus de tout, le Système ne peut pas sortir de sa Matrice autoréférencielle du « bon plaisir individualiste », ce qui est attesté par son récent discours de politique générale exempt de toute attention pour la société ou l’intérêt général, par exemple : semaine de quatre jours, télétravail, modulation du temps de travail dans selon l’âge… un programme hédoniste pour cadres de Mackinsey, pas pour la France qui n’a pas le choix si elle veut remplir le frigo et assurer un toit à la famille ! Orwell parlait du concept de « décence commune » comme facteur permettant à un corps social de « tenir » malgré la disparité entre ses membres. Pour Guilluy, dans les milieux populaires, où les gens évoluent sans filet de sécurité, souvent sans patrimoine, dans l’insécurité sociale, culturelle, parfois physique, la préservation d’une forme de décence commune n’est pas vécue comme un empêchement mais comme la seule garantie de survie. Alors que dans les métropoles mondialisées, on bénéficie d’un monde dérégulé qui a pulvérisé toute notion de limites. La bourgeoisie dite progressiste considère que tout est possible, ce qui est bien pour elle est bien pour l’humanité, et dans ce contexte l’idée de décence commune est perçue comme un empêchement, comme une limite de la liberté individuelle.
Dans ce contexte, la révolte des agriculteurs ne doit plus du tout être conçue comme la révolte de losers ou de gueules cassées de la mondialisation. La révolte des agriculteurs, ou des gilets jaunes, c’est la révolte de la majorité silencieuse, c’est la révolte de la démocratie contre une tentation autoritaire de l’Union européenne, c’est la révolte du bon sens contre la déconnexion, c’est la révolte de la raison contre la fuite en avant, et sans doute la révolte de la Vie contre la morbidité.
De tous les intellectuels français récents ou actuels, Guilluy est probablement celui qui a le mieux senti dans la durée la dépossession d’autant de Français. Il a compris cela très tôt, il l’a théorisé, approfondi. Il a avec anticipation la bonne grille de lecture, et c’est une aide précieuse à la compréhension du temps présent.
