La mort en face

Le procès de Robert Brasillach

Commencé le 19 janvier à 13 heures, le procès s’est terminé à 18 heures. Il n’a comporté aucun témoin à charge ou à décharge. Malgré l’éloquence de son défenseur, Me Jacques Isorni, l’écrivain-journaliste a été reconnu coupable d’intelligences avec l’ennemi et condamné à mort. De ces cinq heures qui ont vu se jouer la vie d’un homme, tout le monde va retenir 1’intensité. Par la hauteur de ses longues déclarations, l’accusé, contrairement à d’autres, a fait face avec cran. Chacun pressent que malgré sa condamnation et l’exécution probable, il vient de triompher du temps.

Figure des lettres françaises, Brasillach n’est pas un « collabo » ordinaire. Romancier et publiciste, ce condisciple de Thierry Maulnier appartient à la brillante cohorte des normaliens fous de littérature. Nourri de Giraudoux et de Morand comme son aîné Paul Nizan, écrire a été longtemps sa seule passion. Il a 35 ans. Il n’en avait que 20 lorsque Charles Maurras 1′ invitait à remplacer Jacques de Montbrial pour tenir le feuilleton littéraire de l’Action Française. Le choc du 6 février 1934 a déterminé les engagements politiques de ce fils d’officier mort pour la France. Le romantisme du fascisme « immense et rouge » lui a fait prendre ensuite des distances avec Maurras. Il a rejoint l’équipe de Je Suis Partout, dont il est devenu le rédacteur en chef en 1937 (1). La plume talentueuse de ce Méridional est vive et ardente. La passion politique lui a donné souvent de redoutables inflexions polémiques.

Il ne défend pas sa tête, mais sa vérité

Lorsqu’il entre dans le box des accusés, Robert Brasillach porte ses grosses lunettes rondes d’écaille et une longue écharpe de laine rouge autour du cou qui fait ressortir la pâleur de son visage. Il ne se fait aucune illusion sur son sort. Dans sa cellule de Fresnes, il s’est préparé au pire en écrivant des poèmes et un essai sur André Chénier. Avant de comparaître, il a noté : « Dans quinze jours, je vais me présenter devant un de ces tribunaux auxquels je dénie tout droit de me juger, et pourtant il y faudra jouer son rôle dans la comédie, puisque l’essentiel est de bien se tenir, jusqu’au bout, et que le dernier mot de la morale reste l’allure. La vanité de cette tâche ne m’en apparaît pas moins comme incontestable. » (2)

Recherché comme d’autres journalistes en vue de la presse parisienne d’Occupation, Brasillach s’était constitué prisonnier dès les premiers jours de la Libération parce qu’on avait arrêté sa mère à Sens au seul motif qu’elle était sa mère. Au contraire d’un grand nombre d’écrivains et de journalistes engagés dans la Collaboration, il avait refusé de se réfugier en Allemagne, alors même que les autorités allemandes l’en pressaient.

À sa charge, figurent non des actes, mais des écrits en faveur d’une ligne politique. À la différence de ceux d’un Henri Béraud, les siens ont justifié ouvertement certains aspects de la politique de collaboration. Selon une technique déjà utilisée à l’encontre d’autres journalistes, le président Vidal va s’employer à extraire les phrases les plus percutantes, les plus défavorables pour l’accusé, celles qui ont été retenues par le réquisitoire de renvoi. Brasillach a compris et proteste : « On prend les phrases les plus violentes, celles que rien n’explique parce qu’on a supprimé tout ce qui pourrait les expliquer, et on dit « Jugez là-dessus » » (3).

Tout au long de son procès, il livre les précisions pour éclairer ses écrits, déjoue les insinuations et lance des répliques qui sont autant de défis. Il ne défend pas sa tête, mais sa vérité. Il ne nie pas avoir pris parti pour la politique de collaboration franco-allemande.

Il a collaboré, mais « collaborer c’était obéir au gouvernement légal de la France ». Il a cru au nouvel ordre européen. Il a soutenu la campagne de la LVF pour la lutte contre le bolchevisme aux côtés des Allemands. Il a réclamé des exécutions capitales contre les chefs communistes et des sanctions impitoyables contre les responsables de la défaite. Il n’a jamais douté de la légitimité du Maréchal. Il n’a pas pleuré le sort fait à Daladier, à Blum et à Mandel. Il ne tient pas Reynaud en haute estime.

La violence des périodes troublées

Oui, il a approuvé la condamnation à mort de de Gaulle. Il s’est opposé aux gaullistes : « Il est exact que je les ai considérés comme des traîtres, que je les ai considérés comme des rebelles à ce que je tenais pour l’autorité légitime de la France. Je ne suis pas le seul à avoir fait ainsi. Lorsqu’au moment de la révolte en Syrie, le gaullisme a commencé à gagner en Afrique du Nord en particulier, il y a eu des ordonnances qui ont été prises pour poursuivre les traîtres gaullistes et ces ordonnances ont été signées du général de Lattre de Tassigny.»

Brasillach ne se dérobe pas. Il reconnaît s’être comporté en partisan. Il admet avoir pu être excessif, violent, voire injuste. Ce sont, dit-il, les traits qui naissent de périodes troublées : « Au moment où la France est divisée, au moment des guerres civiles françaises, il y a des Français qui prennent parti dans un camp ou dans l’autre et qui, mutuellement, se traitent de traîtres et de rebelles, et seule l’histoire juge qui a raison. »

Brasillach ne renie pas l’auteur de Notre avant-guerre (4) saisi par la magique ferveur du national-socialisme lors de sa visite au congrès de Nuremberg de 1937. Il ne s’excuse pas d’avoir déclaré : « Je suis germanophile et français. » Oui, il a éprouvé une passion pour l’Allemagne et le peuple allemand. Aujourd’hui,il ne craint pas de dire son admiration pour le courage allemand dans 1’adversité.Oui, il a osé paraphraser Renan pour dire : « Nous sommes quelques Français de réflexion à avoir couché avec l’Allemagne et le souvenir nous en restera doux. »

Mais il conteste catégoriquement avoir trahi la France. Jamais il n’a souhaité l’abaissement de son pays. Au contraire, son adhésion à la politique de collaboration avec l’Allemagne était fondée par le souci de rendre à la France sa pleine souveraineté. Il admet que cette politique a été une déception. S’il a rompu avec l’équipe de Je Suis Partout en août 1943, c’est qu’il ne voulait pas « mentir » sur « la relève » et qu’il se refusait à dire que l’Allemagne pouvait vaincre encore.

Oui, il a participé à des manifestations pro-allemandes. Oui, il s’est rendu au Congrès international des écrivains à Weimar, avec six autres écrivains et l’accord du gouvernement.

Oui, il est allé à l’Institut allemand, mais y venaient aussi Georges Duhamel et Jean Giraudoux. Oui, il a été un des administrateurs de la librairie « Rive Gauche », mais celle-ci n’était pas, comme veut le croire le président, une officine réservée à la propagande allemande. Dans ses vitrines, on voyait les livres d’Aragon et d’Elsa Triolet, parus avec 1’autoriation des autorités allemandes.

Oui, il a critiqué la politique de Roosevelt, de Churchill et de Staline. C’est que les uns et les autres défendaient les intérêts de leurs pays et non ceux de la France. Oui, il a dit que Roosevelt était un « barnum du bellicisme », mais ce président des États-Unis a-t-il répondu à l’appel désespéré que lui lançait Paul Reynaud, le 12 juin 1940 ? Il constate que, pendant un certain nombre d’années, 1’Amérique « a fait semblant d’être à nos côtés avant d’y être » et il estime avoir le droit de dire « que lAmérique n’est entrée en guerre que le jour où le Japon l’a attaquée ».

Oui, il s’en est pris aux maquis. Mais il a refusé de soutenir l’action de la Milice et a toujours fait la distinction entre les combattants héroïques et les bandits qui s’y trouvaient. Il salue « avec un immense respect » la mémoire de Gabriel Péri, « parce que Gabriel Péri a refusé, nous le savons maintenant, de désavouer les attentats faits contre les soldats allemands, s’il les avait désavoués, il aurait sauvé sa vie. Peut-être, au fond de lui, ne les approuvait-il pas, je n’en sais rien, mais il ne les a pas désavoués, parce qu’il ne voulait pas se désolidariser de ceux qui pouvaient, innocents ou coupables, être exécutés ».

Saluer le courage de ceux qu’il a combattus, oui. Mais il ne peut taire les attentats sans aucun motif politique qui ont déshonoré les Maquis.

Au terme de son interrogatoire, Brasillach qui a parlé pendant plusieurs heures, ajoute avec une superbe insolence : « Sans doute la cour pourrait me demander si je regrette ce que j’ai écrit. Si je répondais que je regrette ce que j’ai écrit, vous penseriez tous que c’est pour sauver ma peau et vous me mépriseriez à bon droit. Je vous dirai donc que j’ai pu me tromper sur des circonstances, sur des faits ou sur des personnes, mais je n’ai rien à regretter de l’intention qui m’a fait agir. Je sais qu’à l’heure qu’il est, un certain nombre de Français et surtout de jeunes gens dans tous les camps, dans tous les clans pensent à moi. Il y en a qui sont prisonniers en Allemagne, il y en a qui, demain, partiront mobilisés, il y en a qui sont déjà sur le front de Lorraine, je pense à un ou deux, je pense aussi à ceux qui sont morts. Et je sais que tous ces jeunes gens savent que je ne leur ai jamais appris autre chose que l’amour de la vie, que la confiance devant la vie, que l’amour de mon propre pays, et cela, je le sais tellement que je ne puis rien regretter de ce qui a été moi-même. »

Riche de tant de dons…

Non sans une certaine subtilité, le commissaire du gouvernement Reboul commence par reconnaître le talent et la séduction du romancier. Il va même jusqu’à saluer « un accusé de cette qualité intellectuelle ». C’est pour mieux lui reprocher d’avoir été le séducteur malfaisant de la jeunesse : « Pourquoi cet homme riche de tant de dons, comblé de tant de succès, qui aurait pu, s’il était demeuré dans la ligne de ses aspirations premières, devenir l’un des plus éminents écrivains de notre pays, a-t-il abusé de ses dons, de ses succès, de cette autorité, pour tenter d’entraîner la jeunesse d’abord vers une politique stérile, ensuite vers l’ennemi ? »

Le procès prend alors une autre tournure. Comme Brasillach a justifié la cohérence de ses positions politiques durant l’Occupation, le commissaire du gouvernement place son réquisitoire sur d’autres bases. Il s’en prend à la personnalité de l’accusé auquel il refuse d’emblée les circonstances atténuantes. Il incrimine « la trahison d’orgueil » de l’écrivain « lassé de la joute dans le tournoi paisible des lettres pures ». Il lui reproche d’avoir recherché « une audience, une place publique, une influence politique ». Il lui reproche l’opportunisme et la volonté de déborder la politique de Vichy, mais surtout d’avoir été le dénonciateur des collectivités hostiles à la collaboration et de l’avoir été par haine de la République. Insistant sur le caractère maurrassien des idées du journaliste-écrivain, le procureur Reboul s’exclame : « Anti-républicain, il l’est avec frénésie ! » Se tournant vers Brasillach,il lui fait grief de son ingratitude envers un régime de liberté auquel il doit sa formation : « Il ne faut pas oublier que si vous êtes devenu fasciste, c’est parce que Maurras, sous la République, pouvait écrire contre la République. » À quelques jours du procès de Maurras, Reboul veut surtout que soit condamné le « maurrassisme » qui a « infecté » l’opinion.

Jacques Isorni, qui a défendu des militants communistes pendant l’Occupation, peut bien mettre tout son cœur à évoquer André Chénier et lire un émouvant poème de l’accusé. Il peut citer en sa faveur les témoignages de François Mauriac, de Paul Valéry et de Marcel Aymé. Il peut jouer la surprise en révélant que le président Bouchardon qui préside la Commission d’instruction de la Haute Cour de Justice, a accordé une interview à Je Suis Partout en date du 22 juin 1944. Il peut encore s’interroger sur la question de savoir si, pendant l’Occupation, ce sont les articles des journalistes ou les sentences des juges qui faisaient des veuves, des orphelins et le jeu de 1 ‘Allemagne. Il peut enfin s’exclamer : « Assez de sang ! assez de sang français répandu par des mains françaises ! La guerre est sur notre sol et vous prononcez des réquisitoires ! » Le sort de Brasillach est scellé. Lorsque tombe la sentence, une voix crie : « C’est une honte ! » Celle de Brasillach réplique aussitôt : « C’est un honneur … » (5).

Jean-Jacques Mourreau

(1) Mobilisé comme lieutenant au cours de la « drôle de guerre », il est fait prisonnier. Libéré de son Oflag le 1er avril à la demande de l’amiral Darlan qui songeait à lui confier une mission officielle, Brasillach reprend la rédaction en chef de Je Suis Partout. Sur l’itinéraire intellectuel de Robert Brasillach, voir Paul Sérant, Le Romantisme fasciste (Fasquelle, 1959) et Les dissidents de l’Action française (Copernic, 1978). Voir aussi les Cahiers des Amis de Robert Brasillach.

(2) Lettre à un soldat de la classe soixante suivie de Textes écrits en prison (Les Sept Couleurs, 1960).

(3) Cité par Jacques Isorni, Le Procès de Robert Brasillach (Flammarion, 1946). Sauf mention contraire, toutes les autres citations sont extraites de cet ouvrage.

(4) Plon, 1941.

(5) Brasillach est fusillé le 6 février 1945 au fort de Montrouge. Malgré 1’intervention de François Mauriac et de nombreuses signatures, le général de Gaulle a refusé la grâce.