Avoir fait croire au peuple, pour le flatter perfidement, qu’il est souverain, qu’il détient l’autorité, mais qu’il est normal qu’il délègue celle-ci à des représentants, est probablement la plus formidable escroquerie qui ait été forgée dans l’Histoire. C’est ce qu’ont fait les penseurs des « Lumières » et les théoriciens de la Révolution de 1789. De là toutes ces fadaises sur la « volonté générale », sur la démocratie « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » (Abraham Lincoln), ou inscrites dans la Constitution, pour faire vrai, aux articles 3, 6, le concept abstrait de « nation » évoqué par Sieyès, etc. Flatterie avons-nous dit. Montesquieu dans L’Esprit des lois déclare : « le peuple est admirable [rien que ça !] pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité ». Il ajoute même que le peuple « a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres ». On voit à longueur de journée en effet comment et combien la caste politique rend compte de ses actions à ses mandants, décide de tout en les ayant préalablement consultés. On le sait, toute la dépense de l’argent public, les milliards envoyés en Afrique, est faite arbitrairement sans le moindre égard pour le contribuable. Ce sera encore le cas pour reconstruire ce que six jours d’émeutes ont détruit suite à cette affaire « Nahel ». C’est le fait du prince, en réalité totalement affranchi de toute obligation de se justifier devant ce peuple dont la souveraineté n’est qu’une cruelle chimère qu’on lui a collé sur les yeux pour l’empêcher de voir. Le peuple est souverain, tellement souverain que le Conseil constitutionnel refusait même récemment qu’il s’exprime par référendum et que l’on fait miroiter cette possibilité au peuple à la condition qu’elle ne porte que sur des sujets sans véritable importance. On doit bien rigoler dans les années du pouvoir.
Hobbes définit l’essence de la République comme une grande multitude d’hommes « faits en une personne unique » (cette dernière étant le représentant que ces hommes ont désigné) afin qu’elle « use de la force et des ressources de tous comme elle le jugera expédient… ». La grande multitude se donne une « persona » (c’est-à-dire un « masque » en latin), qui va agir « comme elle le jugera expédient », mais il faudrait selon cette belle théorie considérer que c’est bien la grande multitude qui est l’auteur des actes de ce masque. Eh bien non. La réalité ne correspond pas à la théorie. Le seul auteur des actes de ce masque, c’est le masque lui-même. Quand le « masque » qui est à l’Élysée décide d’envoyer des militaires et du matériel soutenir la forfaiture occidentale en Ukraine, c’est sa décision à lui seul, pas celle de tous ceux qui dans la « grande multitude » n’ont pas voulu de lui. Dans une dictature ouvertement affichée, la décision relève aussi du souverain unique en place au sommet, mais on ne prend pas la peine de tromper son monde, à faire croire au peuple que c’est lui qui gouverne comme on le fait dans nos idylliques « démocraties ». Entre la souveraine volonté factice des contractants du « contrat social » et le souverain pouvoir réel des gouvernants, il y a un océan de contradiction. En comparaison, une dictature affichée est beaucoup plus honnête. Charles Bukowski (Contes de la folie ordinaire) a judicieusement fait remarquer que « la différence entre une démocratie et une dictature, c’est qu’en démocratie tu votes avant d’obéir aux ordres, dans une dictature tu perds pas ton temps à voter ».
Pour faire tenir cet échafaudage d’escrocs et maintenir ce mensonge selon lequel c’est le peuple qui est Souverain, Rousseau s’en sort en inventant que le pouvoir du Souverain n’est pas donné mais « commis » au gouvernement : « les députés ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires, ils ne peuvent rien conclure définitivement ». Les gouvernants ne sont que des « commissaires » de la République, des « grands commis ». La belle nuance ! On voit à quel point tout ce que ces députés et sénateurs font n’est « pas conclu définitivement », comme lorsqu’ils votèrent dans le dos du peuple l’adhésion au traité de Lisbonne qu’il avait rejeté par référendum. La « représentation » nationale correspond avant tout à cette description de Roger Nimier dans Les Épées en 1948, « Aujourd’hui, les palais sont pleins de vers qui commandent et qui rampent. Des individus avides et gras parlent à notre place. Chaque Français semble avoir un ambassadeur sur la terre et cet ambassadeur est une tantouze ou un maquereau ». Toute cette architecture d’escrocs par laquelle des parasites manipulateurs vivent et se gavent sur le dos de la population, ne mérite que de finir dans les flammes, ses bénéficiaires avec.
On le sait, même dans la démocratie de l’Athènes antique, le peuple n’a jamais gouverné. Il en est incapable, puisqu’il est établi qu’en son sein, hier comme aujourd’hui, les stupides sont les plus nombreux. Thucydide écrit à propos de l’autorité de Périclès que « sous le nom de démocratie, c’était en fait le premier citoyen qui gouvernait ». Aristophane se moque de cette incapacité : « Ô Demos (…) tu es facile à mener par le nez ; tu aimes à être flatté et dupé, toujours écoutant les parleurs bouche bée… ».
L’ordure démocratique a commencé le jour où le premier démagogue a rencontré le premier crédule. Contre cet aveuglement populaire, le seul remède est l’existence de chefs honnêtes, clairvoyants et capables. Mais on sait que ceux qui accèdent au pouvoir ne sont pas les vertueux dans ce système frelaté. Honnêtes et clairvoyants sous la démocratie moderne héritée des « Lumières », ils ne le sont pas, ils sont ceux qui accèdent au pouvoir parce qu’ils ont l’avantage d’user de la malhonnêteté. Et Thucydide précise en bonne logique que si c’est le premier citoyen qui gouverne, de fait il n’y a plus de démocratie. En fait, le vice du régime est incurable parce qu’il y a contradiction essentielle : faire gouverner un peuple incapable de le faire, et qui bascule entre les mains de salopards sans scrupules. Pour que la démocratie fonctionne, il faut qu’elle mente et que quelque tribun gouverne au lieu du peuple et sans le lui dire. Pour notre part, n’étant pas adeptes de la malhonnêteté, ce principe du mensonge fondamental dirigeant nos vies ne peut pas nous satisfaire.
