Jean Soler est un écrivain, théologien et philosophe des monothéismes. Après une carrière de diplomate culturel qui l’a conduit notamment en Israël et en Iran, il s’est consacré à la rédaction d’ouvrages qui souhaitaient bouleverser la connaissance de la Bible, déchiffrer les origines de la croyance en un Dieu unique et expliquer pourquoi, selon lui, le monothéisme incline à la violence (voir également nos autres articles Monothéisme, le totalitarisme premier et L’intolérance des monothéismes, répertoriés dans la thématique Monothéisme). Dans Pourquoi le monothéisme ? Jean Soler écrit :
« Heureux les chercheurs qui étudient les dieux grecs ou les dieux égyptiens ! Ils ne risquent pas trop que leurs croyances religieuses infléchissent leur jugement ou que leurs analyses critiques heurtent la foi de leurs lecteurs, car personne, depuis bien longtemps, ne croit plus en Zeus ou en Osiris. Mais il en va autrement pour le dieu que nous appelons « Dieu », qui, lui, a encore trois milliards de fidèles dans le monde. Il semble néanmoins indispensable, dans l’approche scientifique des religions, de ne faire aucune différence entre ces divinités. Les dieux sont des personnages historiques qui apparaissent un jour, qui vivent plus ou moins longtemps – aussi longtemps qu’il existe des hommes qui en sont persuadés – et qui finissent par disparaître ou par se fondre en d’autres dieux ».
Le lent cheminement du polythéisme au monothéisme a fait l’objet de la part de Jean Soler, d’une étude approfondie qu’il a développée dans plusieurs ouvrages et exposés : il démontre que le dieu de la Bible n’est pas le Dieu Unique vénéré aujourd’hui dans les religions monothéistes.
Il met en cause les traducteurs de la Bible qui ont fait du Yahvé des Juifs, sans justification aucune le « Dieu », le « Seigneur », le « Père Eternel » des croyances monothéistes actuelles. Au passage, il conteste la date de présentation des Dix Commandements en deux tables de pierre sur le Mont Sinaï pour la bonne raison que ce langage écrit n’est réellement apparu que plusieurs siècles plus tard (vers le VIIIe ou IXe siècle avant J.C). Moïse est donné pour être né en 1250 avant J.C. L’écriture des hébreux donnée pour être présente sur les tables de la loi n’existait pas du vivant de Moïse. La présentation qui est faite de cet épisode est une falsification.
Lors de toutes ses apparitions, d’ailleurs, ce Yahvé se présente à son interlocuteur comme « le dieu de tes ancêtres, le dieu d’Abraham, le dieu d’Isaac, le dieu de Jacob » Exode 3,6. Ce Yahvé a donc toutes les caractéristiques d’un dieu ethnique, ce qui n’implique pas pour autant qu’il soit unique. Car Moïse n’était pas monothéiste, ce que confirment tant la Bible que la Tora ou le Pentateuque ! L’existence de dieux ethniques était commune dans les civilisations du Proche-Orient depuis plusieurs millénaires. Les Assyriens avaient Assur, les Babyloniens, Marduk, les Perses Ahura-Mazda. Du stade de polythéisme, les Hébreux sont passés à celui de la monolâtrie exclusive en raison des péripéties liées à leur histoire les amenant à raffermir l’Alliance contractée avec Yahvé consacrant la conviction qu’Israël et son dieu étaient « à part ».
Ce culte fut alors réservé aux seuls Juifs ; l’accès aux sanctuaires juifs était interdit à tout étranger, le contrevenant s’exposant à la peine de mort, même ceux s’intéressant au judaïsme ou souhaitant s’y convertir étaient tenus à l’extérieur, et nommés « prosélytes de la porte », seuls les descendants d’Abraham par le sang étant autorisés à accéder aux lieux de culte juifs. Dans la Jérusalem actuelle, des rixes violentes opposent encore des Juifs intégristes aux représentants religieux chrétiens à l’intérieur même des Lieux Saints.
Ce sont les chrétiens et spécialement Saül de Tarse, né juif, qui ont coupé les racines ethniques de ce Dieu juif en en faisant le Dieu de tous les peuples et de tous les individus. Plus tard, au IVe siècle, l’empereur Constantin, de par sa conversion, a fait de ce Dieu, le dieu des Romains puis celui de tous les peuples conquis par Rome, instituant ainsi le monothéisme comme facteur d’unification et d’uniformisation politico-religieux, au service de l’empereur. D’où la prétention qu’a encore aujourd’hui le christianisme d’être élément fondateur de l’identité européenne.
Claude PERRIN
(Tiré de Terre & Peuple n° 56 Eté 2013)
