Genèse du monothéisme

Le monothéisme a marqué et marque encore de son empreinte mortifère un monde qu’il a essayé de plier à sa loi. Il importe de savoir quelle est l’origine du mal.

Israël Finkelstein dirige l’Institut d’archéologie de l’université de Tel-Aviv. Neil Asher Silberman est directeur historique au Ename Center for Public Archeology and Heritage Presentation de Belgique. Ils ont cosigné un livre, La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l’archéologie (Bayard, 2002). Ils s’y interrogent sur les origines de la Bible, sur les premiers patriarches, sur l’apparition du monothéisme, sur la façon dont le peuple d’Israël a pris possession de la Terre promise. Leurs réponses mettent à mal l’imagerie biblique habituelle, destinée à justifier le monothéisme :

« La saga historique que nous conte la Bible – depuis la rencontre entre Dieu et Abraham, qui incita ce dernier à émigrer vers Canaan, jusqu’à la libération des enfants d’Israël du joug de la servitude, sous la conduite de Moïse, suivie de l’émergence et de la chute des royaumes d’Israël et de Juda – ne doit rien à une quelconque révélation miraculeuse : elle est le brillant produit de l’imagination humaine. Comme le suggèrent de récentes découvertes archéologiques, elle a été conçue pour la première fois, en l’espace de deux ou trois générations, il y a environ 2 600 ans (…) Cette saga épique se composait d’une collection, fabuleusement riche, de récits historiques, de souvenirs, de légendes, de contes populaires, d’anecdotes, de textes de propagande royale, de prédictions et de poèmes antiques (…) Le noyau historique de la Bible fut conçu dans la cohue des ruelles encombrées de Jérusalem, dans les cours intérieures du palais royal de la dynastie davidique et dans le Temple du Dieu d’Israël. Contrairement aux innombrables sanctuaires du Proche-Orient ancien, avec leur tendance œcuménique à entretenir les meilleures relations internationales possibles en honorant les symboles religieux et les déités de leurs alliés, le Temple de Jérusalem cultivait un splendide isolement. En réaction contre l’urgence et l’ampleur des changements imposés sur le royaume de Juda par la pression du monde extérieur, au VIIe s. av. J.C, pendant le règne du roi Josias – un descendant de la lignée de David de la seizième génération, les dirigeants de Jérusalem ont jeté l’anathème sur la moindre trace de vénération des déités étrangères, qu’ils dénonçaient comme étant à l’origine des infortunes qui frappaient à l’époque le royaume de Juda. Ils se lancèrent dans une vigoureuse campagne de purification religieuse à travers le pays et ordonnèrent la destruction de tous les sanctuaires locaux, qu’ils accusaient d’être la source de leurs maux. Dorénavant, le Temple qui surplombait Jérusalem, avec son sanctuaire intérieur, son autel et ses enceintes sacrées, devait être reconnu comme l’ « unique » lieu de culte légitime pour l’ensemble du peuple d’Israël. Le monothéisme moderne est né de cette innovation ».

Les travaux archéologiques de Finkelstein et Silberman ont été pris en compte par Jean Soler, un chercheur qui a réalisé une œuvre considérable, une trilogie consacrée Aux origines du Dieu unique et composée de L’invention du monothéisme (2002), La Loi de Moïse (2003) et Vie et mort dans la Bible (2004), le tout aux Editions de Fallois. Dans la même perspective, il a publié La violence monothéiste en 2009, puis il a regroupé ses conclusions, « sous une forme plus ramassée et plus percutante » dans Qui est Dieu ? (2012).

Jean Soler, agrégé de lettres, a été conseiller culturel auprès de l’ambassade de France en Israël de 1969 à 1973 puis de 1989 à 1993. Il s’est intéressé au message biblique d’une façon strictement scientifique, car il « s’appuie sur les lectures nouvelles et parfois décapantes que les écoles modernes font des textes bibliques », en exploitant analyse littéraire et apports archéologiques, comme le souligne Jean Perrot, archéologue et préhistorien du Proche et du Moyen Orient, passé par l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem, fondateur du Centre de recherche français de Jérusalem, directeur de recherche honoraire au CNRS. Lequel reconnaît que « les épisodes concernant Abraham ou Moïse et la sortie d’Egypte ne sont plus considérés aujourd’hui comme reposant sur la réalité historique ».

À la lecture de la Bible

La lecture de la Bible permet de comprendre le cheminement suivi par les Juifs pour en venir au monothéisme. Après le règne de Salomon les Israélites connaissent une série de revers : une partie des tribus qui s’étaient fédérées pour constituer un seul peuple font sécession et créent un nouvel Etat, autour de Samarie, face à Jérusalem. Il y a donc désormais deux royaumes rivaux, qui iront jusqu’à se faire la guerre. Ce que la Bible considère comme une « catastrophe » (shoah, en hébreu). La première d’une série, car les Assyriens s’emparent, à la fin du VIIIe siècle, du royaume de Samarie, l’annexent à leur empire et en déportent une partie de la population. Suit la troisième shoah quand les Babyloniens, au début du VIe siècle, mettent fin au royaume de Jérusalem, détruisent la ville et déportent toute l’élite du pays. Abomination de la désolation : la terre donnée au peuple élu est souillée par l’étranger.

La victoire des Perses sur les Babyloniens, à la fin du VIe siècle, permettant le retour à Jérusalem d’une partie des exilés, va-t-elle permettre de réaliser le rêve de renaissance entretenu par les prophètes Jérémie et Ezéchiel ? Il fallait pour cela mobiliser les esprits, tout en justifiant les déboires des Juifs au regard d’une toute-puissance divine qui, forcément, est à l’origine de tout ce qui arrive dans le monde des hommes. L’explication donnée pour permettre de comprendre l’abaissement du peuple élu était simple : ses chefs avaient été infidèles au pacte conclu avec le Dieu jaloux en acceptant la présence de dieux étrangers et la punition infligée par Iahvé est tombée. Il fallait en tirer les conclusions qui s’imposaient.

Pour survivre en tant que peuple les Juifs devaient renforcer la conviction qu’ils avaient d’être « un peuple qui demeure à part » (Nombres, 23,9). La stricte application de leurs lois, y compris dans la vie quotidienne, comme les interdits alimentaires, conditionnait le maintien de leur identité. La fidélité à Iahvé imposait la pureté raciale : Esdras exige, après le retour de Babylone, que soient chassées les femmes étrangères et leurs enfants nés d’unions coupables, les mariages mixtes étant désormais strictement prohibés. Il fallait multiplier sacrifices expiatoires et rites de purification pour obtenir la mansuétude divine.

Mais la façon la plus efficace de conforter l’identité juive a été la mise en place d’un véritable monothéisme, remplaçant l’ancienne monolâtrie (où Iahvé était simplement, en tant que Dieu « national » des Juifs, supérieur aux autres, dont l’existence était admise). Désormais, à la fin du IVe siècle et au début du IIIe, l’existence de dieux autres que Iahvé n’est plus admissible et plus admise. Pour justifier cet ostracisme, une réécriture de la Bible s’impose, qui donne une chronologie désormais officielle : on fait remonter l’affirmation du Dieu unique au Sinaï et, tant qu’à faire, on rédige, avec le premier chapitre de la Genèse, un nouveau récit sur la création du monde, mais aussi plusieurs Psaumes, où la présence du Dieu unique est affirmée avec force. Un Dieu célébré exclusivement dans le temple de Jérusalem, où la présence de tout non-Juif était bannie, sous peine de mort comme le rappelle un panneau, écrit en grec et en latin, retrouvé par les archéologues.

Un monothéisme universaliste

Considéré, au début de son développement, comme une secte juive parmi d’autres (voir M. Simon et A. Benoit, Le judaïsme et le christianisme antique, PUF, 1968), le christianisme a adopté un monothéisme universaliste sous l’impulsion du juif Saul devenu Paul, qui avait compris que l’avenir de la nouvelle religion passait par la sortie de l’exclusivisme juif et par la conversion des Gentils (les non-juifs). Quant à l’islam, dont le cordon ombilical le reliant au christianisme et au judaïsme avait été clairement revendiqué par Mahomet lors des premières années de sa prédication, il a réussi lui aussi à s’étendre en sortant de son berceau arabe. Au prix, parfois, d’adaptations aux mentalités des peuples conquis, tout comme le catholicisme, pour triompher, a dû s’adapter aux mentalités et traditions des peuples européens (ce que le protestantisme d’abord, puis Vatican II ont remis en cause, en affirmant la nécessité d’éliminer les influences paganisantes et de revenir aux sources bibliques).

La vision monothéiste a suscité, chez ses plus fanatiques partisans, la volonté d’imposer à tout prix leur croyance. D’où cette « violence monothéiste » minutieusement analysée par Jean Soler, dans un gros ouvrage de 476 pages où il soutient que « l’extrémisme qui se traduit sous nos yeux par des massacres collectifs n’est pas la dérive accidentelle que peut subir, passagèrement, n’importe quelle religion, c’est une tendance inhérente aux trois religions monothéistes, qui trouve sa source dans l’idéologie biblique ». Et Soler démontre à travers nombre d’exemples pris tout au long de l’Histoire, de l’Antiquité à nos jours, « l’influence qu’a eue le modèle biblique, avec sa propension à l’extrémisme, sur l’Occident devenu chrétien, et sur les terres musulmanes ».

Un point à ne jamais oublier : la première justification du génocide se trouve dans la Bible. Lors de la conquête de Canaan, tous les êtres vivants (hommes, femmes, enfants, vieillards, animaux) sont massacrés par les Hébreux, en offrande à leur Dieu. La Bible appelle cela l’holocauste.

— Pierre Vial, Magazine Terre et Peuple n° 56.