L’homme européen, ingénieux et généreux de ses découvertes

Les premiers moulins hydrauliques sont construits par les Grecs. En développant cette invention, surtout à partir du Xe siècle, l’Europe apporte au monde la notion d’énergie naturelle contrôlée ; elle avance en direction des processus industriels : industrie lainière, martelage, laminage et filage des métaux, foulage du houblon pour la bière, broyage des tissus pour le papier. Car si les Chinois ou les Arabes avaient fabriqué du papier, ils l’avaient fait à la main ou au pied, tandis que les Européens, dès le XIIIe siècle le fabriquent mécaniquement. La pauvreté démographique de l’Europe favorisera le remplacement de l’énergie humaine insuffisante par l’énergie artificielle, mécanique, hydraulique, éolienne.

L’Europe, l’Italie plus exactement, invente les lunettes qui redonnent dignité à une partie de l’humanité plongée dans le flou, et rendent possible le développement d’un art de la précision : orfèvrerie, fabrication d’instruments, tissage d’étoffes fines. C’est grâce aux lunettes que les jauges, les micromètres, les fraises de petite taille, nombre d’outils de contrôle et de machines à éléments articulés vont voir le jour. Pendant près de quatre cents ans, l’Europe gardera le monopole des verres correcteurs. Alors même que les autres civilisations se sont concentrées sur l’habileté de l’artisanat, l’Europe pauvre démographiquement développe la reproduction en série, la production de masse. L’Orient, riche en hommes, reste concentré sur une production à l’unité, artisanale, dont la quantité n’est que le résultat de la quantité de producteurs humains.

Mais l’Europe ne s’arrête pas à la production de masse ; dès le Moyen-Âge, elle invente une autre notion, qui sera l’un des éléments clés de sa puissance à venir : la productivité. La productivité est le fruit de l’horloge mécanique, dont la Suisse se fera terre d’excellence (ce qui est assez bien montré par le film Unrueh, de Cyril Schäublin (2022) où l’on voit à partir de 1870 les débuts de l’industrie horlogère dans le Jura Suisse) ; elle révolutionne le rapport de l’homme au temps. Avant l’horloge, l’homme se fie au soleil et au cadran solaire ou bien à la clepsydre (horloge à eau) laquelle perd son efficacité à proximité de 0° Celsius ; le temps est également ponctué par les offices religieux. L’apparition de l’horloge mécanique est une ingérence dans le pouvoir de la religion sur la ponctuation du temps des hommes ; les horloges publiques installées sur les tours et les beffrois d’Europe symbolisent une nouvelle autorité, municipale, presque laïque, à côté ce celle traditionnelle de l’Église. On ne doit pas négliger la révolution que furent l’horloge et la précision d’un temps désormais donné par autre chose que le seul pouvoir de l’Église, pour comprendre la laïcisation des sociétés européennes dès le Moyen-Âge et la construction d’un ordre politique – ce qui ne signifie pas nécessairement contre – à côté de l’ordre religieux. L’Islam ne se trompa pas sur ce point : l’ambassadeur du Saint Empire romain auprès de la Sublime Porte, Ghiselin de Busbeq, dans une lettre écrite à Constantinople en 1560, explique que si l’Islam refusa l’horloge mécanique, c’est parce qu’il pensait que les horloges publiques saperaient l’autorité des muezzins et de leurs rites. Sur ce sujet comme sur d’autres (l’imprimerie), l’islam a été le prétexte invoqué par les élites mahométanes qui a eu pour conséquence de vouer au sous-développement les régions du monde où il s’est appliqué. La seconde conséquence du développement de l’horloge en Europe, est la productivité. Puisqu’il est désormais possible d’associer résultat et durée, la nature du travail et de son organisation peut changer en profondeur. Les succès de la Révolution industrielle sont déjà annoncés par cette invention du Moyen-Âge qu’est l’horloge mécanique.

L’imprimerie est inventée en Chine au IXe siècle ; en Europe, son utilisation massive ne se fera que quelques siècles plus tard. Gutenberg publie le premier livre occidental à caractères mobiles (typographie). La production d’incunables – les premiers livres imprimés depuis Gutenberg jusqu’en 1500 – se chiffre à plusieurs millions dont deux millions pour l’Italie. Au motif qu’il est inacceptable d’imprimer le Coran, l’Islam refuse l’imprimerie qui sera contrôlée, dans le monde musulman, par les chrétiens et les juifs. Il en va de même en Inde où la première presse n’est installée qu’au XIXe siècle. 

L’historien Fernand Braudel remarque que « L’Europe n’a pas créé n’importe quelle science, mais la science mondiale » Et qu’elle l’a créée presque à elle seule. Et il est vrai que du XIIIe siècle à nos jours, la science mondiale n’a connu au fond que trois grands systèmes d’explication du monde, tous les trois européens : 

– le système d’Aristote qui pénètres les interprétations européennes essentiellement au XIIIe siècle ;

– le système de Descartes et de Newton qui fonde la science classique ;

– la théorie relativiste héritée des travaux de Hendrik Lorentz, Henri Poincaré et David Hilbert (que ne fera que reprendre Einstein) qui inaugure la science contemporaine. 

Si les Européens n’avaient pas eu soif de connaître, s’ils n’avaient pas été curieux, et ingénieux, la science n’aurait pas connu un tel progrès. Et ce ne sont pas les Européens qui empêchèrent la diffusion de leurs découvertes scientifiques et techniques dans le monde, à partir du XVIe siècle. L’Asie et l’Afrique (avant l’arrivée des Européens et l’installation des colonisations, l’Afrique était restée imperméable à la roue, à l’araire, à la bête de somme, à l’écriture même, sauf en Éthiopie) se sont d’elles-mêmes interdit d’y toucher, pour des raisons religieuses ou politiques, liées à la volonté de préserver un ordre établi. En refusant la science des Européens, l’Asie et l’Afrique se sont placées dans la situation d’un futur Tiers Monde.

Tandis que le monde musulman méprisait le travail qu’il réservait aux esclaves, le monde occidental labourait la terre, modelait les formes, en même temps qu’il faisait la guerre. Certes, partout la guerre était plus noble que n’importe quelle activité ; mais peu à peu, en Europe, l’ingénieur et le technicien prenaient une importance équivalente au guerrier. Le guerrier occidental d’aujourd’hui n’est-il pas devenu un guerrier-technicien voire un guerrier ingénieur ? Le rôle de l’ingénieur en Europe est même évidemment antérieur au Moyen-Âge ou à la Renaissance. Il est établi dès l’Antiquité, avec par exemple l’organisation des légions romaines. Le Génie militaire à l’époque romaine était un corps formé par des ingénieurs, des architectes, des géomètres, des menuisiers et des forgerons, sous le commandement d’un praefectus fabrum et intégré aux légions romaines (support technique aux armées, constructions nécessaires aux déplacements, camps, ponts, routes, opérations et engins de siège).