Le problème ne date pas d’hier. Il est même antérieur aux Croisades. Car il procède, pour l’essentiel, du fait que trois monothéismes s’affrontent à l’échelle mondiale. Trois monothéismes sur une seule planète, trois rêves pour un seul lit : c’est trop. Il est clair que la meilleure solution serait de partager. Comme à Yalta, en 1945. Ou comme à Tordesillas, en 1494. Vous, allez par ici ; nous, nous irons par là. A vous l’Est ; à nous l’Ouest. Il y a assez de pâturages, de part et d’autre, pour nos troupeaux. Assez de mers pour nos vaisseaux. Seulement voilà : les hommes, comme les enfants, ne sont guère partageurs. Ils s’imaginent toujours qu’ils pourraient tout avoir à la fois. Et le conflit est d’autant plus violent que les concurrents se fréquentent depuis longtemps, qu’ils se ressemblent, que des liens familiaux les unissent les uns les autres. Car alors chacun se dit : celui-ci est mon frère, je lis dans ses pensées, il ne vaut pas mieux que moi. Je ne vais donc pas m’abaisser devant lui. Telle est la situation actuelle. Les trois monothéismes en guerre sont de la même famille. Ce sont les trois religions du « Livre ». De là, ce qu’elles ont en commun est beaucoup plus massif que ce qui les sépare. Et c’est pour cette raison que chacune d’elles, si elle veut s’individualiser, doit mettre l’accent sur ce qui l’oppose aux deux autres.
Racontons donc une nouvelle fois la vieille saga que tout croyant, ou ex-croyant de ces monothéismes, connaît par cœur. La saga qui, en ce début de XXIe siècle, continue d’occuper le devant de la scène de l’histoire.
Au départ (il y a trois mille ans donc : la partie historique de notre récit commence au moment où le roi David s’installe à Jérusalem), un petit peuple, le peuple juif, se donne un Livre et se construit un temple. Pourquoi ? Pourquoi ce petit peuple, aussi obscur, aussi insignifiant qu’un autre, éprouve-t-il tout à coup le besoin de se rendre intéressant ? Pourquoi affirme-t-il descendre d’un certain Abraham, parti d’Ur en Chaldée des siècles auparavant ? Leur temple, lui, n’est pas une métaphore. Il existe vraiment. Il se trouve à Jérusalem, où ses fondations sont toujours visibles. Il est la matérialisation « en dur » de ce que dit leur Livre. Et que dit donc ce Livre de si important ? La réponse pourrait être très longue. En effet, il ne renferme pas seulement des légendes, des proverbes et des psaumes. Il contient également l’enseignement d’un certain Moïse, qui prétend s’être fait dicter par Dieu quelque 613 règles destinées à régir la vie quotidienne des juifs. Et toutes ces règles sont, paraît-il, importantes – même si des lettrés discutent encore pour savoir quelles sont les plus importantes d’entre elles.
Dans cette affaire, l’essentiel paraît moins être le contenu des règles (ce qu’elles ordonnent ou interdisent de faire) que le fait qu’il y ait des règles – des règles écrites. Ce n’est pas la première fois, dans l’histoire de l’humanité, qu’une société se donne des règles écrites : Hammourabi avait son code (visible au musée du Louvre) ; les Indo-Européens, leurs Védas. Mais c’est la première fois qu’un livre – un simple livre – va faire autant de chemin hors de chez lui.
Sautons mille ans. Voici maintenant qu’apparaît sur scène, au milieu de ce peuple juif presque aussi obscur et insignifiant qu’il l’était au départ, une minuscule secte d’agitateurs dont le chef (un certain Yeshuah Ben Yossef, Jésus, si tant est qu’un rabbin de ce nom ait vraiment existé) ne parle pas hébreu, mais araméen. Il dit qu’il est à la fois Dieu et homme, Père et Fils, juif et quelque chose d’autre (voir notre autre article Jésus était schizophrène, répertorié dans la thématique Christianisme). Puis ses disciples, une fois ce Jésus mort ou disparu, écrivent un deuxième texte et se donnent une Église. Cette Église vaut-elle mieux que le Temple ? Le deuxième texte (les Évangiles) vaut-il mieux que le premier (le Pentateuque) ? Il est d’autant moins facile de répondre qu’il demeure malaisé de cerner les différences entre eux. « Ma doctrine », dit en effet Yeshuah Ben Yossef, « ne va pas contre la loi (juive) ; elle ne fait que l’accomplir ». Mais comment une doctrine peut-elle se dire supérieure à la doctrine qu’elle prétend « accomplir » ? Comment peut-elle être plus vraie que la précédente si toutes les deux disent, au fond, la même chose ?
Pour les disciples de Yeshuah Ben Yossef, il importe d’abord de rendre la différence visible, même et surtout s’il n’y en a pas ; c’est à cela que sert l’Église. Il n’y a pas formule plus exacte que « juifs synthétiques » pour qualifier les chrétiens. Mais pour prouver qu’elle existe bien, cette différence, l’Église ne recule devant rien. Elle s’érige sur les ruines du Temple. Elle proclame la défaite de la Synagogue. Puis pour finir, elle explique que le livre des juifs est mauvais, comme elle a décrété mauvaises toutes les croyances du polythéisme – si mauvais qu’il devient interdit de lire ces écrits et de suivre ces traditions autres. Dans les bibliothèques du bassin méditerranéen, le second Livre remplace le premier.
Là-dessus, entre en scène un nouveau personnage qui s’appelle Mahomet. Par rapport à Abraham (dont il dit lui aussi descendre), et même par rapport à Moïse et Yeshuah Ben Yossef (dont l’existence demeure plus ou moins légendaire), Mahomet est plus modeste que ses prédécesseurs : il admet qu’il n’est pas en son pouvoir de faire des miracles (Coran, sourate VI verset 35 ; XIII, 8 et 27 ; XIV, 12-13, etc.). Cela ne l’empêche pourtant pas de dicter sous l’inspiration d’Allah (autre nom du même Dieu qui a déjà inspiré Moïse puis les disciples de Yeshuah Ben Yossef) un troisième Livre. Un Livre évidemment meilleur que les deux précédents mais qui, à en croire Mahomet, les intègre tous deux. Ce livre semble même destiné selon le verbiage mahométan à remplacer tous les autres livres, il est le seul Livre qu’il faille lire, la lecture par excellence – ainsi que l’indique son nom « Coran », qui en arabe veut dire « lecture ».
En quel sens peut-on dire que la doctrine de Mahomet « accomplit » à la fois la Loi juive et la Loi chrétienne ? En quel sens peut-on dire que l’islam « dépasse », tout en les conservant, judaïsme et christianisme ? Une chose est sûre. Pour s’imposer par rapport aux juifs et aux chrétiens, Mahomet doit prouver que, les uns et les autres ayant failli à leur tâche, c’est à lui, désormais, qu’il revient de reprendre le flambeau.
Mais une telle preuve ne lui est pas, d’emblée, facile à fournir. Qu’importe ! Pour les suiveurs de Mahomet, le Coran, rappelons-le, est un livre révélé. Dans ses visions, Mahomet recueille la parole même d’Allah. Or voici ce qu’il entend : les « signes » du Coran (c’est ainsi que s’exprime Allah) ne viennent ni contredire ni modifier la loi divine, telle qu’elle s’exprime déjà dans le Pentateuque et les Évangiles. Bien au contraire, ces « signes » ne font que « corroborer » Pentateuque et Évangiles (Coran II, 38 ; VI, 92). La continuité entre les trois grands Livres (Allah y revient souvent) est rigoureuse. Pourquoi, dans ces conditions, Allah a-t-il inspiré trois livres au lieu d’un seul ? Et pourquoi notamment le troisième ? Parce que – répond le Coran – les hommes sont faibles. Parce qu’il faut sans cesse leur redire les mêmes choses. Sans cesse les remettre dans le droit chemin. C’est assez futé. Voyez les juifs et les chrétiens : les uns après les autres ils ont trahi Allah. Une grande partie, voire la plus grande partie du Coran, est donc consacrée au rappel véhément de leurs fautes. On ne peut citer ici que les principales d’entre elles (II, 38-107 ; III, 22-94 ; IV, 48-51 et 152-169 ; V, 15-19, 45-84, etc.). Les juifs sont de mauvais pratiquants. Ils ne croient pas sincèrement à la vérité de la Loi. Ils n’observent pas les règles et transgressent les interdictions contenues dans le Pentateuque, notamment les interdictions alimentaires. Lorsque Yeshuah Ben Yossef est venu les rappeler au respect de la Loi, ils n’ont pas ajouté foi à sa parole. De plus, ce sont des faussaires : ils se sont efforcés d’expurger du Pentateuque les références que celui-ci contenait concernant les prophètes à venir.
Quant aux chrétiens, eux non plus ne respectent pas la Loi. Eux aussi se sont acharnés à faire disparaître des Évangiles toute trace de l’annonce de la venue de Mahomet. Et, de plus, ils commettent un crime grave : ils « associent ». Comprenez : ils associent Yeshuah Ben Yossef à Allah, faisant du premier le fils du second, autrement dit un second Dieu – alors qu’Allah, Dieu unique, ne saurait avoir de fils, Yeshuah Ben Yossef n’étant qu’un prophète, c’est-à-dire un homme.
Parce qu’ils sont gens du Livre, juifs et chrétiens, s’ils refusent de se soumettre à la parole d’Allah (c’est-à-dire de devenir musulmans, « musulman » voulant dire soumis), ne doivent pas être éliminés. Ils doivent bénéficier du statut de « protégés » (« dhimmis »). Ce statut doit être humiliant, puisque les uns et les autres ont commis des fautes. Toutefois, l’humiliation ne sera pas aussi prononcée pour les uns que pour les autres. Car, si les fautes des chrétiens ressemblent à celles des juifs, les deux communautés, telles que les voit Allah, ne se situent pas sur le même plan. Quelle que soit la gravité de leurs fautes, en effet, les chrétiens sont plus proches des musulmans que ne le sont les juifs, dans la mesure où les juifs ont, pour les musulmans, davantage de haine que n’en ont les chrétiens. Il y a, sur ce point, un verset du Coran qui ne laisse aucun doute. « Tu reconnaîtras », dit Allah, « que ceux qui nourrissent la haine la plus violente contre les fidèles (c’est-à-dire contre les musulmans), sont les juifs et les idolâtres (les polythéistes), et que ceux qui sont les plus disposés à les aimer sont les hommes qui se disent chrétiens : c’est parce qu’ils ont des prêtres et des moines, hommes exempts de tout orgueil » (V, 85). Nous n’entrerons pas ici dans un débat sur la question de savoir si les mœurs des juifs et des chrétiens du VIIe siècle (de ceux que Mahomet a pu connaître ou dont il a entendu parler) correspondaient à l’image qu’en donne le Coran. Faute de documentation historique suffisante, de tels débats sont voués à demeurer insolubles.
Pour Mahomet et pour les musulmans depuis lors, l’islam a trois concurrents – donc trois ennemis principaux – idolâtres (polythéistes), juifs et chrétiens. Les idolâtres haïssent l’islam (que ce soit vrai ou faux, c’est en tout cas ce que pense ce dernier), mais ne sont pas des concurrents dangereux car ils ne connaissent pas la Loi (qui ne leur a pas été révélée ; certes, mais que l’islam se détrompe, si nous autres païens ne « connaissons » pas (c’est-à-dire ne suivons pas) leur Loi, nous sommes suffisamment érudits sur le sujet pour connaître son contenu, ses actes et ses conséquences). Les chrétiens sont plus dangereux, car ils connaissent la Loi (tout en refusant de la respecter), mais ils ne haïssent pas l’islam. Les juifs, en revanche, connaissent la Loi, se refusent à la respecter, sont orgueilleux, et haïssent l’islam. Ce sont donc les juifs, pour l’islam, qui constituent les concurrents les plus dangereux.
Au final, dans cette querelle sémite à trois, c’est entre islam et judaïsme que passe la contradiction principale, la contradiction entre islam et christianisme n’étant qu’une contradiction secondaire. C’est la place du « Père » que le « Fils « veut prendre ; c’est le Père qui doit s’effacer. Or, par rapport aux autres monothéismes, c’est le judaïsme qui tient la position paternelle. Ce sont les juifs qui sont les premiers auteurs du Livre qui, selon la formule de Robert Dun, a pourri le monde, et dont le Coran constitue la version définitive. Ce sont les juifs qui ont inventé le dogme monothéiste, avec son intolérance intrinsèque, ce « Dieu jaloux » exclusif, donc totalitaire (voir notre article Monothéisme, le totalitarisme premier, répertorié dans la Thématique Monothéisme), cette vision sadomasochiste du divin et du croyant, ce dogme d’unicité de Dieu que les chrétiens se sont empressés d’oublier (avec la Trinité, l’ « association ») mais que le Prophète de l’islam entend restaurer dans sa pureté originaire. Et comme il ne saurait y avoir selon les vues de tout ce beau monde plusieurs ni même deux versions différentes d’un même Livre, surtout si ce Livre entend dire « LA » vérité, le choc des civilisations, qui est en son fond guerre de religions, fait rage.
Nous invitons tous les esprits libres à méditer sur les conséquences de ces salades sémites tout au long des siècles et à travers le monde.
