L’art grec de la curiosité

Les grandes civilisations abordent le monde non pas avec crainte ni par une capitulation naïve, mais avec une confiance fondée sur la réalité qu’elles bâtissent. De telles civilisations ne se replient pas sur elles-mêmes jusqu’à s’y éteindre ; elles possèdent quelque chose qui échappe à notre époque et à nos schémas de pensée : un centre vivant, un noyau fécond qui se projette avec assurance vers l’avenir. C’est ce qu’elles protègent à tout prix, sans pour autant s’y barricader. Les Grecs offrent l’un des exemples les plus manifestes de ce phénomène, tant dans son expansion que dans son repli. Les débats contemporains sur l’identité et la civilisation oscillent souvent — jusqu’à l’extrême — entre deux pôles. D’un côté, le fantasme d’une ouverture totale : l’idée que toutes les cultures sont interchangeables, que la continuité n’a pas d’importance et que l’enracinement est suspect d’extrémisme. De l’autre, une rigidité défensive : la conviction que les cultures ne survivent qu’en se fermant à tout contact extérieur. Les Grecs suggèrent une troisième possibilité.

Ils se distinguaient nettement des autres. Ils défendaient la cité, valorisaient et restreignaient l’accès à la citoyenneté, et cultivaient des lois, des rituels ainsi que des formes d’éducation qui leur étaient propres. Pourtant, ils voyageaient, commerçaient, s’interrogeaient, assimilaient, comparaient, intégraient et transformaient. Leur civilisation n’était ni informe — à l’image de la bouillie culturelle de l’Occident actuel — ni fermée sur elle-même. Elle était perméable aux expériences, sans pour autant manquer de vigueur. Cet équilibre mérite que l’on s’y intéresse à nouveau.

Les Grecs avaient une conscience aiguë de la différence culturelle. La distinction entre le Grec et le « barbare » (barbaros) était réelle et significative. Toutefois, ce terme renvoyait à l’origine moins qu’à la langue et à l’intelligibilité : pour des oreilles grecques accordées aux plus hautes octaves de l’harmonie mathématique du cosmos, le parler des étrangers sonnait comme un incompréhensible « bar-bar ». Avec le temps, et surtout après les guerres médiques, le terme a revêtu une dimension politique et morale.

Pour autant, même lorsqu’ils portaient un jugement sur d’autres peuples, les Grecs ne cessaient guère de les observer. Cette curiosité constitue l’un des fondements de la civilisation grecque.

Hérodote, le père de l’histoire, ne s’est pas contenté de relater des guerres. Il a parcouru l’Égypte, la Perse, la Scythie, la Lydie et bien d’autres contrées, consignant coutumes, croyances, rites funéraires, systèmes politiques et mythes. Ses *Histoires* ne sont pas seulement la chronique du conflit entre la Grèce et la Perse ; elles comptent parmi les premières grandes œuvres de civilisation comparée.

À un moment donné, Hérodote raconte que les Grecs brûlaient leurs morts, tandis que certains peuples indiens consommaient rituellement les corps de leurs parents après leur décès. Chaque groupe considérait avec horreur les coutumes de l’autre. Hérodote en conclut que la coutume, en tant que nomos, règne en maître parmi les êtres humains. Ce passage est remarquable car il témoigne d’une prise de conscience rare : celle que les sociétés humaines perçoivent leurs propres modes de vie comme naturels. C’est là une reconnaissance dont la plupart des sociétés et des groupes religieux sont encore incapables aujourd’hui.

Les Grecs ne vivaient pas dans un monde exempt de hiérarchie ou de jugement. Ils pouvaient faire preuve d’arrogance, d’impérialisme, d’exclusion et de violence. Athènes elle-même pouvait se montrer impitoyable envers ses alliés comme envers ses rivaux, y compris d’autres Grecs. La civilisation grecque n’était pas innocente. Et pourtant, contrairement à bien des systèmes ultérieurs, les Grecs ont rarement cherché à effacer totalement « l’Autre ». Cette distinction est importante.

La civilisation grecque s’est répandue en Méditerranée par le biais des colonies, des routes commerciales, des sanctuaires, de la langue, de la philosophie et du prestige. Pourtant, l’Égypte est restée égyptienne sous les Ptolémées. Les cités phéniciennes ont conservé leur caractère propre. Les cultes anatoliens ont survécu et se sont mêlés aux formes de dévotion grecques. Les dieux étrangers étaient souvent interprétés à travers le prisme grec plutôt que purement et simplement anéantis. L’instinct grec penchait fréquemment vers la traduction plutôt que vers l’effacement. Cela révèle un aspect important de la mentalité grecque.

Les Grecs semblaient posséder un socle civilisationnel suffisamment solide pour oser la rencontre, comme ce fut le cas des nations scandinaves lançant leurs bateaux Vikings à l’exploration du monde. Leur assurance ne découlait pas uniquement de leur puissance militaire ou de leur réussite économique, mais d’une conviction plus profonde quant à l’intelligibilité du monde. La civilisation grecque reposait sur l’idée de kosmos : non pas un simple ordre, mais un ordre porteur de sens. Le monde pouvait être contemplé, interprété, mesuré, paré et débattu.

Cette orientation a engendré des conséquences culturelles extraordinaires. L’accomplissement grec ne résidait ni dans le repli sur soi ni dans la revendication d’une pureté absolue. Il s’agissait de sélection. Ou, plus précisément encore, de transformation.

Les Grecs copiaient rarement de manière mécanique. Ils assimilaient, recomposaient, harmonisaient les proportions et conféraient aux choses un caractère indubitablement grec.

Ce même esprit se retrouve dans la philosophie elle-même. Aristote écrit que tous les hommes désirent naturellement savoir. L’étonnement — le thauma — devient le point de départ de la philosophie. La curiosité n’est pas perçue comme une faiblesse ou un facteur de déstabilisation, mais comme le fondement même de la civilisation.

Cela explique peut-être pourquoi la civilisation grecque a engendré non seulement l’art et la politique, mais aussi l’enquête elle-même en tant qu’idéal culturel.

L’agora n’était pas qu’un simple marché. C’était un lieu de rencontre et de fécondation mutuelle. Le banquet n’était pas qu’un simple divertissement. C’était un rituel de conversation réglée. La tragédie ne se contentait pas de détourner l’attention de la réalité, à l’instar d’une série en ligne. Elle interrogeait les frontières entre les humains, les dieux et la Nature souveraine, ainsi que la souffrance, l’hubris, la libération et la fragilité de ce que nous considérons comme un ordre immuable.

La civilisation grecque apprenait à ses citoyens le sens de la perception. C’est peut-être pour cela que la Grèce continue de hanter l’Europe. Non pas parce que l’Europe « descend » de la Grèce dans une acception linéaire et simpliste, mais parce que le monde grec a formulé des questions qui demeurent pertinentes aujourd’hui : Comment les êtres humains doivent-ils vivre ensemble ? Qu’est-ce qui définit la citoyenneté ? Comment une société peut-elle rester ouverte sans se perdre elle-même ? La curiosité peut-elle coexister avec la continuité ? Qu’est-ce qui permet aux rencontres de engendrer la civilisation plutôt que le chaos ? Ces questions pourraient bien définir le XXIe siècle.

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1 « Lorsque Darius régnait, il convoqua les Grecs qui l’accompagnaient et leur demanda quel prix ils accepteraient de manger les cadavres de leurs pères. Ils répondirent qu’aucun prix ne les y inciterait. Alors Darius convoqua les Indiens appelés Callatiae, qui mangent leurs parents, et leur demanda… ce qui pourrait les pousser à incinérer leurs pères après leur mort. Les Indiens s’écrièrent qu’il ne devait pas parler d’un acte aussi horrible… Il est justement dit dans le poème de Pindare que la coutume est reine. » (« νόμος ὁ πάντων βασιλεὺς θνατῶν τε καὶ ἀθανάτων ». Cité dans le Gorgias de Platon, d’après un poème de Pindare par ailleurs inconnu. Hdt. 3.38.4)

2 « C’est par l’émerveillement que les hommes commencent, et comme ils ont toujours commencé, à philosopher ; s’étonnant d’abord des perplexités évidentes, puis, peu à peu, s’interrogeant sur les grandes questions, par exemple sur les phases de la lune et du soleil, sur les étoiles et sur l’origine de l’univers. Or, celui qui s’émerveille et se sent perplexe se sent ignorant (ainsi, l’amateur de mythes est en un sens un philosophe, puisque les mythes sont composés de merveilles) » « …διὰ γὰρ τὸ θαυμάζειν οἱ ἄνθρωποι καὶ νῦν καὶ τὸ πρῶτον ἤρξαντο φιλοσοφεῖν, ἐξ ἀρχῆς μὲν τὰ πρόχειρα τῶν ἀτόπων θαυμάσαντες, εἶτα κατὰ μικρὸν οὕτω προϊόντες καὶ περὶ τῶν μειζόνων διαπορήσαντες, οἷον περί τε τῶν τῆς σελήνης παθημάτων καὶ और देखें Oui. ὁ δ᾽ ἀπορῶν καὶ θαυμάζων οἴεται ἀγνοεῖν(διὸ καὶ ὁ φιλόμυθος φιλόσοφός πώς ἐστιν: ὁ γὰρ μῦθος σύγκειται ἐκ θαυμασίων)(Aristot. Met. 1.982b)