L’héroïsme et l’esprit de sacrifice sont des vertus présentes partout. Mais le sont-ils plus massivement chez certains peuples ?
Beaucoup d’étrangers se sont souvent interrogés – de loin et de biais – sur la raison du culte que les Serbes vouent à la bataille de Kosovo, qui s’est terminée, encore plus dans leurs chansons de geste que dans l’histoire elle-même, par une défaite totale. Quel est donc ce peuple qui fonde son identité et son engagement culturel sur un conflit historique dans lequel il a été vaincu ? Car enfin, tous les grands poèmes épiques – depuis l’Iliade jusqu’à la Chanson de Roland en passant par la geste germanique – célèbrent des victoires, fût-ce au prix de la mort des héros principaux. Ce n’est pas le cas de leurs chansons de geste du Kosovo. Cela ne signifie-t-il pas, alors, que l’on se trouve en face d’un culte particulier, masochiste, par lequel on essayait de justifier à ses propres yeux et à ceux des autres et de rationaliser l’acceptation d’un asservissement séculaire à l’Empire ottoman ? Ne s’agit-t-il pas d’un culte du consentement conscient à sa propre dépendance historique envers d’autres, plus puissants, et de la recherche du rachat moral de son propre esclavage ?
Du point de vue historique, nous savons qu’une telle interprétation ne peut être retenue pour la simple raison que les Turcs n’ont jamais pu complètement dominer les Serbes, et encore moins leur retirer leur foi et leurs opinions. « Ceux qui ont refusé d’être enchaînés se sont réfugiés dans ces montagnes, dit Njegoš en pensant au Monténégro libertaire. Mais ses paroles se rapportent également à de nombreux endroits reculés des Balkans où les Turcs soit ne mettaient jamais les pieds, soit faisaient leur apparition uniquement au moment de collecter les impôts ou les jeunes garçons pour leurs régiments de Janissaires. De nombreuses insurrections, principalement au XIXe siècle et pas seulement en Serbie, témoignent aussi de l’esprit de résistance issu de la bataille de Kosovo. Et avant ces mouvements de libération, les compagnies de Hajduks avaient, par des actions de diversion, fait acte de résistance à un État dont ils ne reconnaissaient pas les lois.
Pour ce qui est du plan spirituel, les chansons épiques sur Kosovo sont devenues une catégorie culturelle avant tout parce que cette bataille de Kosovo est présentée comme celle que les Serbes doivent impérativement accepter s’ils veulent se définir comme une entité, comme un peuple. C’est cela que signifie la malédiction du prince Lazar. Dans une version, qui fait partie des meilleures, elle commence par les paroles suivantes :
Qui est Serbe de sang et de naissance, Et ne viendrait pas combattre à Kosovo…
Cet homme, qui ne prendrait pas part à cette bataille, selon les célèbres paroles du prince, devrait affronter un sort funeste. Le fondement du culte de la bataille de Kosovo réside d’abord, semble-t-il, dans le simple impératif d’y participer. Car par sa participation chaque individu dispose d’une chance de prouver de manière incontestable son appartenance personnelle à son peuple. La bataille est nationale et c’est l’existence même du pays qui est en jeu. Par conséquent, tous ceux à qui le prince s’adresse doivent montrer par leurs actes à quel point l’identité de la collectivité revêt une importance personnelle à leurs yeux. De plus, le poème épique met les Serbes de la génération de Kosovo devant un dilemme encore plus difficile mais aussi plus élevé, puisqu’il ne dissimule pas la supériorité numérique de l’ennemi, car Ivan Kosančić, chevalier serbe, après avoir effectué une reconnaissance dans le camp des Turcs, avant la bataille, annonce, non sans humour noir, à son homologue Miloš Obilić :
Ô mon frère, Miloš Obilić, j’ai bien observé l’armée ennemie, elle est véritablement infinie, Si tous en grains de sel nous nous transformions, A saler le repas du Turc ne suffirions.
Aussi les héros de Kosovo, tous pris individuellement, que le prince appelle à la bataille, ont-ils peu de chances de survivre, mais une occasion unique de prendre part à la détermination du destin national, de prouver à quel point ce destin, même tragique, dépend directement d’eux. Dans le culte de Kosovo il ne s’agit donc pas seulement de vérifier dans quelle mesure chacun agit en Serbe, mais aussi d’orienter la personnalité afin que, par l’héroïsme en tant qu’expression la plus risquée mais la plus active de son énergie, elle crée un organisme historique commun que nous appelons peuple. Donc, dans chaque extrait, dans chaque chanson du cycle de Kosovo on célèbre les exploits d’individus qui se sont retrouvés pour accomplir une mission nationale commune. Comme s’il les observait de loin, tout en les distinguant en tant qu’individus, le chanteur épique décrit :
« Quel est donc ce héros si grand, qui d’un seul coup de son sabre tranchant, son sabre tranchant dans la main droite serré, Vingt têtes ennemies fait tomber ? C’est Banović Strahinja ! »
« Quel est donc ce grand héros, qui deux par deux les embroche sur sa lance, avant de les jeter, par-dessus son épaule, dans la rivière Sitnica ? C’est Srdja au regard farouche ! »
« Quel est donc ce héros si grand, qui sur son cheval alezan, l’étendard à la main, entasse les Turcs en groupe, pour les pousser dans les eaux de la Sitnica ? C’est Boško Jugović ! »
Enfin, ce culte de l’acceptation du danger suprême pour l’individu dans le but de prouver l’existence même de son peuple en tant que créateur de l’histoire implique inévitablement un engagement conscient de chaque homme séparément, et non quelque transe ou élan purement émotif au niveau de la « psychologie de masse ». Le chanteur épique mentionne toujours, même superficiellement, les actes individuels caractéristiques et les exploits de chaque héros. Cependant, cette empreinte du culte de Kosovo a été le plus précisément et le plus poétiquement articulée, de nombreux siècles plus tard, par Milan Rakić dans son célèbre poème « Sur le Gazi-Mestan ». Pour lui, les héros de Kosovo sont des « chevaliers en armure sans peur et sans reproche ». Mais il les célèbre avant tout pour leur engagement individuel conscient qui avait consisté à refuser, quel qu’en fût le prix, de subir l’histoire au lieu d’en façonner le cours, dans la mesure de leurs moyens.
Héros de Kosovo, c’est votre grande gloire d’avoir été les derniers dans cette sanglante histoire. Quand l’Empire pourri des armes se saisit, chaque cadavre est une victime consciente, un vrai héros.
Étant donné l’issue du combat, nous pourrions dire que, dans cette vision tragique, les héros de Kosovo sont les artisans de leur propre mort et le mot « cadavre », par sa mortelle brutalité, le souligne précisément. D’ailleurs, n’est-ce pas l’unique et ultime accomplissement de tous les grands héros de tragédies, depuis Homère jusqu’à Shakespeare ?
En d’autres termes, le mythe de Kosovo glorifie avant tout la religion du choix libre de l’individu qui, par son sacrifice, démontre l’existence d’un peuple non pas sous l’aspect d’une masse informe et passive, mais comme résultante de décisions individuelles harmonisées qui confient au peuple et à son destin un cachet et un statut de sujet. Les Serbes possédaient un État sous les Nemanjić avant Kosovo. Mais la bataille de Kosovo a constitué le moment décisif où est née la conscience serbe de sa propre existence en tant que peuple dans l’acception moderne du terme. Autrement dit, en tant que groupe d’hommes qui, entre autres, sont liés par un important culte librement voué, fondé sur la conscience de la possibilité et de la nécessité d’un engagement libre de chaque personne. La bataille de Kosovo a été perdue, mais grâce à elle est apparue une prise de conscience bien plus importante pour l’identité collective : qu’il s’est agi d’une bataille serbe ou du moins pas exclusivement turque. Par cette bataille, le peuple serbe a pris possession de l’histoire comme d’un bien inaliénable, d’un processus dans lequel l’individu, se solidarisant avec les défis du destin collectif, joue un rôle actif consciemment accepté. Paradoxalement, c’est en perdant la bataille de Kosovo que les Serbes se sont imposés comme peuple, du point de vue historique.
Il ne fait aucun doute que le culte de Kosovo demeure avant tout le culte de l’héroïsme, même lorsque, comme dans le cas du prince Lazar, il conduit au choix de « l’Empire céleste ». Mais d’un héroïsme qui sous-entend la liberté de choix pour participer activement, ou non, au destin collectif de son peuple. C’est un culte qui impose des devoirs à l’individu, mais qui en même temps lui offre la possibilité de devenir l’un des acteurs de son histoire nationale. Il semble paradoxal d’affirmer que le culte de Kosovo apparait avant tout comme le culte du « triomphe dans la défaite ». Mais il s’agit en fait du culte de l’acquisition de la conscience historique, qui se fonde sur un engagement personnel. Et la défaite y est « bienvenue » pour permette de dessiner plus clairement, sur l’arrière-fond qu’elle représente, le caractère spirituel du choix historique triomphal et héroïque de chaque individu. En un mot, le choix de la « liberté dorée » à laquelle on ne peut parvenir que par le libre arbitre de chacun.
C’est grâce au culte de Kosovo que le peuple serbe est demeuré intérieurement libre, même quand, extérieurement, il était provisoirement asservi ? Le modèle de comportement historique issu de Kosovo a toujours été efficace dans les moments décisifs de l’histoire des Serbes. Même après la bataille de Kosovo, un grand nombre des héros serbes ont permis à l’histoire serbe de maintenir ce cours par leur engagement volontaire inspiré du modèle de Kosovo. Ce modèle a donné naissance à de nombreux personnages remplis d’assurance ainsi qu’à bien des vers dans la littérature serbe. Si la peur est, entre autres, la conséquence d’une préoccupation égoïste pour son destin personnel, l’héroïsme découle d’une liaison active de son destin à celui de la collectivité. Que doit craindre Starina Novak puisqu’il est « capable de rattraper l’ennemi et de lui échapper et d’endurer des situations dangereuses au combat » ? Seul un homme intérieurement libre, qui n’a pas accepté de marcher courbé dans la vie et qui a découvert en lui-même la force de décider de son propre destin, peut se vanter ainsi. Si la source de la signification se trouve en nous-mêmes, quels que soient les circonstances et événements extérieurs, alors l’homme peut parvenir à cette sensation de liberté et de puissance à propos de laquelle l’higoumène Stefan, chez Njegoš, dit : « Tout ce qui arrivera, j’y suis préparé ». Et son créateur, Njegoš, savait qu’un tel sang-froid n’est possible que si l’on est prêt à « la lutte sans fin », et au choix kosovien de « ce qui ne peut être », du moins sans sacrifices. Lors de l’assaut des troupes austro-hongroises, allemandes et bulgares contre la Serbie, en 1915, la défense de Belgrade, composée d’une poignée de soldats et de volontaires, n’avait aucune chance de résister. A cette occasion, le commandant Gavrilović s’adresse à ses soldats par ces mots : « Soldats, l’Etat-major a rayé notre régiment de la liste de ses effectifs. Notre régiment est sacrifié pour la gloire de Belgrade ». Aleksa Šantić a fait lui aussi ce choix délibéré quand, célébrant la force de son peuple, qualifié d’« inexorable torrent » dans son « Sonnet de l’histoire serbe » – ainsi intitulé par Vladan Nedić – il glorifiait en même temps la capacité de sacrifice des individus choisissant l’héroïsme, par des vers retentissants :
Et quand vous nous aurez ôté nos vies de braves, nos tombes se battront encore contre vous…
En résumé, la culture serbe est née et s’est développée à partir de ces sources anciennes, qui ont marqué un très vaste espace spirituel. Le culte des ancêtres et des origines a non seulement formé les Serbes en tant que peuple doté d’une continuité historique mais a également créé des modèles culturels dans lesquels le lien avec les origines constitue un impératif de souvenance du passé, les plus anciens et les plus brillants exemples de ce temps-là devenant les principaux critères spirituels de chacun, caractéristiques de la largesse d’âme serbe et de sa chaleur slave aisément reconnaissable. Enfin, la fermeté consciemment acquise à Kosovo a inspiré la détermination à défendre héroïquement ses libertés nationales, fondées sur le libre-arbitre conscient, renforcé et cristallisé, de chaque individu.
Dans l’histoire serbe, si souvent marquée par les souffrances et l’héroïsme, on se posait le plus fréquemment la question de savoir si un homme était capable de « rattraper l’ennemi et lui échapper », et surtout « d’endurer des situations dangereuses au combat ». Aussi dans la culture patriarcale serbe les gens se divisent-ils avant tout en deux catégories : héros et traites, en âmes élevées et en petites âmes de profiteurs, dont le premier examen a été passé à Kosovo. Et où ailleurs ?
Miloš Obilić et Vuk Branković (noble serbe, gendre du prince Lazar, qui, selon la chanson épique, a trahi son camp à Kosovo), constituent, sans aucun doute, les premiers exemples de cette dichotomie simplifiée mais capitale pour la survie historique des Serbes. Bien que Miloš et Vuk soient les premiers modèles, élémentaires, de tous les héros et traîtres de l’histoire serbe, on découvre déjà par eux à quel point il est difficile et compliqué d’être « fidèle », et facile simple de devenir « traître ». Et – encore plus important – ces caractéristiques ne sont inscrites sur le front de personne, ni sur ses vêtements, mais sont cachées dans l’âme et visibles seulement par les actes.
Branković est l’un des plus éminents invités au dîner la veille de la bataille de Kosovo. Le prince Lazar porte son choix précisément sur lui au moment de lever son verre à la santé de ses « nobles hôtes ». Et il pense qu’Obilić le trahira le lendemain sur le champ de Kosovo. Comme nous le savons, c’est l’inverse qui se produira : Vuk, qui n’était pas digne de ce prénom (Vuk signifie loup en serbe), a lâchement abandonné le combat tandis que Miloš, seul au milieu de l’armée turque, parvient à faire irruption dans la tente du sultan Murad et à le tuer.
Le chanteur épique, historien et poète séculaire des Serbes, n’était pas intéressé par l’âme du traître. Comme s’il avait senti qu’il est dangereux de pénétrer plus avant dans un cœur qui se brise, dans une âme déchirée par le doute et une conscience rongée par les faiblesses humaines. La tradition serbe réserve au traître uniquement des malédictions mortelles, depuis la première préventive, celle de Lazar :
Qui est serbe de sang et de naissance, et ne viendrait pas combattre à Kosovo, qu’il ne puisse plus rien produire de sa main. Ni vin rouge, ni blé blanc. Que ses champs ne soient plus jamais, jamais féconds !
Ce n’est pas pour rien que dans ce peuple on dit d’un traître qu’il a été « rattrapé par la malédiction ». Chez Njegoš la ronde dit :
La dure malédiction a frappé le traître ! La mère maudit son fils à contrecœur !… Elle rattrape les enfants, la malédiction des parents !
La malédiction n’est pas seulement un avertissement ni une interdiction. Elle est plus que cela : l’expression négative de la profonde conviction que le sens de la vie est plus important que la vie elle-même. « Mieux vaut perdre la vie que de souiller son âme » dit la mère à son fils, Marko Kraljević (prince serbe du XIVe siècle, le plus populaire des héros épiques), quand il a atteint la frontière d’un possible trébuchement moral, lorsqu’il devait choisir entre des proches. De cette frontière, où commence la peste spirituelle et morale, le chanteur épique se retire toujours très vite pour éviter une éventuelle contamination.
D’un autre côté, les héros des chansons épiques serbes, aussi bien prékosoviennes, kosoviennes que de hajduks, n’ont jamais une psychologie simple. Ce sont des gens soumis à de nombreuses tentations, qui par moments se mettent à douter de tout et de tous, ou bien succombent à une faiblesse passagère. Ils ne sont pas des héros parce que l’imperfection de la nature humaine leur serait étrangère ou inconnue, mais parce qu’ils réussissent, en puisant dans les plus profondes racines spirituelles de leur peuple, à surmonter et à chasser tout cela.
