L’histoire a-t-elle déjà un sens prédéterminé ou nous faut-il construire ce sens ? Il n’y pas une philosophie de l’histoire, il y a des philosophies à propos de l’histoire. Et il y a autour de ces thèmes-là des différences très importantes depuis la plus haute Antiquité entre divers types de langues et de civilisations. Si l’on examine la manière dont l’Antiquité grecque (VIe/VIIe siècles avant l’ère chrétienne) examinait cela, on peut jeter un œil sur la théogonie d’Hésiode qui est une généalogie du monde, puis des dieux, puis des hommes, une généalogie inaugurée par un personnage non vivant mais tout à fait central, qui est Chaos, terme qui désigne de l’imprononçable, de l’incompréhensible, de ce dont on ne peut pas faire la théorie, de ce dont on ne peut pas parler. Le Chaos de la théogonie d’Hésiode n’est pas un désordre, contrairement au sens que le mot a pris sous la mauvaise traduction de l’hébreu au grec par les rabbins à Alexandrie (la « traduction des septante ») du terme hébraïque tohu-bohu (désordre) en reprenant le terme grec Chaos.
Entrer dans l’Histoire, c’est entrer dans un héritage, c’est entrer dans le fleuve d’Héraclite, dans ce que nous devons construire, avec les moyens dont nous héritons, mais avec l’inconnu du devenir lequel n’a pas de sens prédéterminé. Tout comme nous Occidentaux païens, les Asiatiques, les Chinois, les Japonais ne considèrent pas davantage qu’il y ait un sens de l’histoire, un développement et une fin qui serait le terme d’un immense progrès de l’humanité entière vers sa propre salvation. Ce temps linéaire n’existe pas dans le monde jusqu’à la naissance du monothéisme chez les sémites. La théorie du sens de l’histoire va évidemment se retrouver dans le christianisme, et de là dans une version laïcisée chez la gauche avec sa conviction de la « marche inéluctable du progrès ».
On ne connaît pas grand-chose de ce que les Celtes pouvaient penser des théories du sens de l’histoire puisque l’on n’a pas de traces écrites. Pour ce qui concerne l’Inde, il y a eu des influences réciproques avec tout le monde perse, notamment après les grandes conquêtes d’Alexandre, et il y a des choses dont on va retrouver des variantes dans le monde perse et notamment avec la naissance du manichéisme. Mais il y a d’autres choses que l’on trouvait à Babylone où il y a cette représentation d’une espèce de déluge où tout est noyé, un monde qui recommence et qui va vers son salut. L’exil des hébreux à Babylone est probablement la source de ce type de représentation que l’on va retrouver avec le personnage de Noé. Il y a dans plusieurs civilisations – mais avec des syncrétismes, avec des représentations ici ou là – cette idée selon laquelle il y a eu un début, et une chute, soit fautive (la chute du paradis que l’on trouve dans le judaïsme et le christianisme), soit cataclysmique (donc sans responsabilité humaine). Il y a un ordre du monde tel que pour imaginer des origines, quand l’imagination est fatiguée, le plus simple est d’y coller un cataclysme, ça évite d’avoir à remonter avant le cataclysme.
Représentation des origines dans les Cités de langue grecque
S’agissant des Grecs, ils ont une philosophie du temps historique, c’est-à-dire que le temps de la vie des personnes, ou de la vie des Cités, est un temps qui s’écoule et qui ne revient pas. La meilleure des expressions de cela, c’est Héraclite avec le « Panta rhei », tout s’écroule, toutes les choses coulent, le fleuve semble toujours identique – et ça c’est l’illusion de la constance à laquelle répond le « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » car l’instant d’après sa surface mouvante n’a plus la même forme, le jour d’après ce n’est plus la même eau. Ce qui en même temps veut bien dire qu’il y dans l’existence historique et des individus et des collectivités ces deux constances, des inventions qui nous sont léguées – un patrimoine immobilier, un patrimoine artistique, etc. encore que ces constances s’érodent aussi – et pour le reste nous sommes jetés dans le flux de l’histoire, et en fait il faut penser notre condition à partir de cela. Ce qui veut dire qu’à la question qu’est-ce que l’homme ? nous ne pouvons répondre que ceci : c’est l’être qui est jeté dans le flux de l’histoire et qui en est conscient, il ne vient pas tout à fait de rien puisqu’il est héritier, mais il ne sait pas où il va puisqu’il ne l’a pas encore construit. Et c’est autour de cela finalement que se construisent petit à petit dans les grands récits mythiques, prenez l’Odyssée, il ne s’agit pas simplement pour Ulysse d’aller de Troie à Ithaque, c’est le voyage initiatique d’un être qui est jeté dans le flux de l’histoire et qui pour s’en sortir doit à chaque instant mettre en œuvre des valeurs telles qu’effectivement il survit. Et cette philosophie de l’histoire est en fait une philosophie des valeurs qui permettent de survivre soi-même et collectivement, c’est une philosophie de l’extrême importance des valeurs, ce qui n’a rien à voir avec la philosophie sémite du sens général et linéaire de l’histoire. Ce qui arrive à Ulysse, et ce qui arrive aux hommes, est-ce que c’est parce que les Dieux s’amusent ? parce que l’homme a un destin ? mais s’il a un destin on pourrait dire que sa destinée est inscrite à l’avance (ça c’est la vision de la prédestination protestante, du mektoub arabe où les hommes n’ont aucune latitude et Allah décide de tout), qu’il y a un sens à ce qui survient ? Chez les trois Parques, il y a celle qui file le cordon de la vie, celle qui le tisse, et celle qui le coupe (à noter la parenté avec les trois Nornes de la mythologie nordique, qui tissent les fils du Destin). Ce qui veut dire qu’il y a trois temps dans l’histoire, un passé, un présent et un futur. Il ne faut pas se tromper, Destinée est le nom donné au fait que l’on ne sait pas où l’on va, et pas du tout le nom donné au fait que c’est écrit par avance ailleurs. Il n’y a aucun déterminisme historique chez les Grecs bien au contraire, et chez Homère le destin c’est précisément le voyage vers l’inconnu, même si l’étape finale, Ithaque, est connue. Les Dieux dans la mentalité indo-européenne ne sont pas des déterminants du devenir des hommes contrairement à l’idée monothéiste de prédestination.
Ce qu’il y a de très important dans la cosmogonie des Grecs, et qui fonde une opposition dans l’anthropologie générale avec le monde sémitique, c’est que de Chaos apparaissent Ouranos (divinité primordiale personnifiant le Ciel) et Gaïa (divinité primordiale personnifiant la Terre) c’est-à-dire qu’à ce stade ni l’espace ni le temps n’existent ou ne sont concevables. Du fait de la copulation permanente d’Ouranos et de Gaïa, il y a apparition dans la matrice de Gaïa, des Titans, dont Cronos l’aîné d’entre eux, souhaitant sortir, tranche le sexe d’Ouranos avec une serpe que lui a fournie Gaïa, ce qui provoque la séparation du Ciel et de la Terre, et de ce fait apparaissent le temps et l’espace ; avec Cronos à ce moment-là sortant de la matrice, naît le temps historique. Il faut insister sur le fait de la génération des puissances dans la théogonie d’Hésiode, après les Titans apparaissent ceux qui vont devenir les Olympiens, puis apparaissent les hommes. Cette chrono-métaphysique est importante parce que les Dieux étant apparus après l’existence de Chaos, d’Ouranos, de Gaïa, des Titans, ils n’ont pas la connaissance de ce passé parce qu’ils n’en ont pas été témoins. Il n’y a pas de savoir à tirer de la référence au divin, c’est plutôt une manière de vivre, de certifier l’honnêteté de la parole, c’est à cela que va servir le divin mais pas à être un recueil ou une encyclopédie de ce qu’il faut savoir sur le monde puisque précisément les Dieux ne l’ont pas créé, et il faut remarquer que c’est grâce à cette méconnaissance des Dieux que la science a été possible. En monde sémitique, le dieu étant à l’origine de tout, les rabbins ou les interprètes de l’écriture sont dépositaires de tout ce qui est à savoir. Dans le monde hellénique, les Dieux étant venus après la création, ils ne peuvent rien dire sur le secret des choses et c’est donc aux hommes de conquérir ces découvertes, par la science, pour les mettre au service de leur action.
Il importe aux modernes de comprendre ou de se prononcer sur le sujet « Dieu existe-t-il ou pas ? ». Pour un antique, cela n’a aucune signification, les Dieux n’ont pas à exister ou à ne pas exister. Les Dieux symbolisent du charnel, du vécu, un héritage. On ne croit pas en Zeus ou en Apollon, ils sont des personnifications de valeurs qui sont des valeurs propres à la Cité, et comme la Cité est elle-même organisée en plusieurs fonctions, il y a plusieurs types de dieux parce qu’il y a plusieurs types de perfections que l’on peut atteindre au sein de la Cité. Le type de perfection que le cordonnier va pouvoir souhaiter atteindre n’a rien à voir avec le type de perfection que peut souhaiter atteindre Eurybiade quand il est amiral à Salamine. Des activités différentes sont guidées par des perfections différentes, et ces perfections différentes c’est ce qu’on appelle les Dieux. C’est cette conception qui a été partagée pendant très longtemps dans la sphère indo-européenne, avec une absence du « sens de l’histoire », la question ne se posant même pas. Les travaux de Thucydide sur les rapports entre les Cités grecques, les guerres entre les Péloponnésiens et les Athéniens, montrent qu’il y a conflit entre les Cités, chacune des Cités prise à partie dans tel ou tel épisode du conflit a ses priorités, ses valeurs, ses dieux, tout cela se confronte, et on n’agit pas au nom d’une « vérité » quelconque, d’une vérité de l’histoire, on agit en fonction du jeu des alliances entre Cités et des retournements, c’est la vie ordinaire, mais il n’y a pas de sens prédéterminé de tout cela.
La matrice judaïque va apporter des changements. Il y a eu une confrontation lente entre celle-ci et le monde méditerranéen du Nord puisqu’il a fallu quelques sept siècles à ce dernier pour pouvoir avaler tout ça, ce qui est tout de même un délai important.
Représentation des origines du côté du monde sémitique
Dans ce polythéisme du Moyen-Orient, il y a des dieux bons et des dieux mauvais, ce qui va aboutir à l’idée dans ces régions (Syrie, Irak, Palestine…), qu’il vaut mieux honorer les dieux mauvais pour les amadouer, puisque les dieux bons par définition ne vous voudront jamais de mal, il vaut donc mieux faire des offrandes aux dieux mauvais pour éviter des ennuis. Dans la pensée polythéiste européenne, il n’y a pas d’opposition aussi claire entre le dieu bon et le dieu mauvais. Dans le panthéon grec il y a des dieux casse-pieds, mais ils sont casse-pieds entre eux. Si l’on a envoyé Héphaïstos à la mine souterraine c’est parce qu’il agaçait Zeus.
Il y a eu dans le monde sémitique des invasions constantes, par le Nord, par le Sud, par l’Est, qui ont fait que ces tribus ont été très longtemps ballotées, elles vivaient dans des mondes où il y avait tout à la fois des dieux Assyriens, des dieux de la péninsule arabe. les Juifs à l’origine sont polythéistes comme tout le monde à l’époque (la Bible l’évoque, et le Veau d’Or et sa condamnation ultérieure est un exemple probant du polythéisme des Juifs à l’époque). Puis dans ce lot polythéiste finit par être élu un dieu aux origines sémitiques en tant que dieu principal, Yahvé (mentionné par les lettres YHWH), lequel a une compagne qui disparaîtra ensuite du récit. Ce Yahvé est devenu le référent commun à certaines tribus, notamment très affirmé après leur exil à Babylone et le retour (soit environ cinq siècles avant l’ère vulgaire). Apparaît alors quelque chose de révolutionnaire du point de vue cultuel, culturel et politique, à savoir la naissance peu à peu d’une religion dans laquelle une alliance est passée avec un dieu choisi parmi les autres.
Mais le judaïsme tel qu’il se présente aujourd’hui n’est absolument pas formé au moment où apparaît Jésus-Christ, ce sont deux sectes juives parallèles qui vont évoluer de manière différente, pour le christianisme avec Saül de Tarse (Saint-Paul), et postérieurement pour le judaïsme avec la création des deux Talmud qui vont être fixés à peu près au Ve siècle de l’ère vulgaire. La doctrine juive telle qu’on la voit aujourd’hui ou qui a été exposée par les papes du XXe siècle ne correspond à aucune réalité ancienne, judaïsme et christianisme sont produits par la même matrice, le même « bain », mais on ne peut pas dire qu’il y ait filiation de l’un à l’autre. C’est ce que croient pourtant nombre de gens aujourd’hui, et c’est sans cesse ressassé par la conférence des Évêques de France, version des choses qui date des IVe/Ve siècles où l’on a considéré que l’Ancien Testament) était une allégorie de ce qui allait advenir après et qu’on a réuni sous le terme de Nouveau Testament.
Dans cette mentalité sémitique où petit à petit a été spécifié dans les confrontations avec le monde hellénique un dieu créateur, le dieu « Dieu », qui initie le monde, c’est lui qui donne un sens à l’histoire, c’est lui qui a manié les matériaux à partir desquels est créé le cosmos puis l’homme, puis la promesse qui est faite à l’homme. A partir du moment où un dieu est tout à la fois l’origine et l’objectif de la promesse, là s’invente ce que l’on appelle un sens de l’histoire. Et le sens de l’histoire c’est ce qui va de l’alpha vers l’oméga en grec, et la conduction intermédiaire c’est-à-dire les règles qui vont permettre de passer d’alpha à oméga, vont donner lieu à vingt siècles de discussions, de disputes, d’hérésies, dans la multitude des descendances, sectes, églises, issues de la mentalité sémitique et de l’invention du monothéisme.
