Nietzsche explique très bien dans « L’antéchrist » la logique mortifère du christianisme égalitariste et misérabiliste. Plutôt que la santé d’une société « païenne » où la force est cultivée pour la beauté et la grâce de la vie, le misérabilisme et la défense des plus faibles entraîne à son tour une prolifération de la faiblesse et de la misère, qui conduisent à la mort. Le refus du corps, le déni du réel, le pardon inconditionnel qui « libère », autant d’attitudes qui rendent le croyant si vulnérable qu’il en devient d’autant plus facilement esclave.
A partir des années 1960, l’Église catholique a développé, en France et en Europe, des analyses et des discours qui, sans que cela ait été explicite ni délibéré, ont alimenté une forme de haine de soi chez les Occidentaux. Les raisonnements et les postulats sur lesquels sont fondées ces analyses sont certes présents dans l’Évangile et les autres textes fondateurs de la religion chrétienne. Mais l’Église catholique les a systématiquement interprétés dans un sens qui conduit à l’auto-flagellation.
La préférence pour les pauvres est le premier de ces postulats. C’est elle qui conduit l’Église à accorder une priorité éminente (dans ses discours, dans ses publications, dans ses manifestations…) aux marginaux, aux délinquants, mais aussi aux personnes appartenant à une sphère identitaire différente ayant prouvé son hostilité et son statut incompatible comme c’est le cas de l’Islam. Dans le même temps, les Français moyens, pourtant rarement riches, sont systématiquement interpellés et mis en garde contre l’égoïsme, le déficit de générosité, le manque de tolérance et d’esprit d’accueil. Ce sont ainsi les marges qui sont mises en avant, tandis que ceux qui constituent l’ossature de la société et de la nation sont constamment mis en cause et culpabilisés. Le même thème de la préférence pour les pauvres conduit l’Église catholique à insister sur l’obligation morale qui, selon elle, pèserait sur la France d’augmenter son aide au tiers-monde et d’accueillir généreusement des immigrés en grand nombre sans se soucier des conséquences découlant de leur réalité culturelle et religieuse. C’est ce Christianisme « mou » qui donna dans les années 1970 un Vatican prônant le regroupement familial vanté et voulu par Francis Bouygues, et qui allait ensuite être mis en œuvre par Giscard.
L’importance de la culture du péché dans la religion chrétienne est le second fondement des positions de l’Église catholique dans les matières qui nous occupent. Elle explique sans doute que l’Église reprenne fréquemment à son compte les discours qui insistent sur la culpabilité de la France et des Français (la colonisation, la guerre d’Algérie, la Shoah…) et sur une nécessité « d’expier ces fautes et de réparer ». Les efforts que l’Église catholique appelle à consentir pour accueillir les afro-musulmans s’inscrivent également dans cette « logique » de réparation et d’expiation. C’est cette même culture de la culpabilité qui conduit l’Église catholique à adopter une attitude de mansuétude vis-à-vis des délinquants : comme les hommes sont « tous pécheurs », les fautes de ceux qui se conduisent mal en sont relativisées. Combinée à la culture du péché, la foi dans la rédemption constitue un autre aspect important de la pensée chrétienne. Interprétée de façon moderne, la rédemption incite aujourd’hui l’Église catholique et les milieux chrétiens occidentaux à considérer avec magnanimité les délinquants et les méchants, parce qu’ils sont susceptibles d’amendement et dignes de pardon. Démarche déclinée dans l’idéologie sur laquelle est fondé le droit pénal français, pour lequel peu importe ce qu’ait pu subir la victime et la gravité des actes commis, l’important n’étant pas de punir l’auteur mais de tenter d’éviter qu’il ne recommence en le « re-socialisant » (comme nous le dit l’introduction du célèbre manuel de droit pénal et procédure pénale Jean-Claude Soyer). Démarche ouvrant évidemment sur la récidive et la production de nouvelles victimes qui sans ce laxisme n’auraient pas été.
L’universalisme de la religion chrétienne est un des autres fondements des choix effectués par l’Église catholique. Il conduit cette dernière par exemple à considérer que, parce que les hommes sont tous frères et également dignes devant Dieu, le refoulement des immigrés aux frontières ne peut être légitime. Plus généralement, les notions de nation et de frontières sont en elles-mêmes perçues par la plupart des responsables et des pratiquants chrétiens occidentaux comme d’emblée contraires au message évangélique. La non-violence et le martyr occupent également une grande place. Sans que cela soit explicite, le « Tends la joue gauche » et le culte des martyrs contribuent probablement à expliquer les choix effectués par les responsables chrétiens ici. Cela explique par exemple que l’Église catholique ne puisse envisager d’adopter une quelconque attitude de légitime défense face aux attaques dont l’Europe est l’objet. Seule l’Orthodoxie n’est semble-t-il pas affectée par tous ces interprétations dévoyées et suicidaires. Préservée du libéralisme et du démocratisme, sans doute par sa nécessité vitale de résistance (face aux musulmans au Moyen-Orient, face aux communistes à l’Est), elle ne présente pas les mêmes dérives de sécularisation et de suivisme à l’égard de l’idéologie universaliste dont les francs-maçons ont fait recyclage. Deux mille ans de culpabilité chrétienne relayée ici par les droits de l’homme se sont réinvestis, au nom de la défense des individus, dans la mise en accusation et la disqualification radicale de la France.
Il faut citer aussi le rôle joué par les protestants, militants particulièrement actifs du soutien à l’immigration tiers-mondiste et aux « exclus » de divers types. Sans doute marqués par leur histoire propre, les protestants et leurs organisations choisissent spontanément la cause des minorités, en particulier lorsque celles-ci se considèrent comme persécutées. Il est remarquable également de constater que les athées militants qui, après avoir été élevés dans la culture chrétienne, rejettent violemment l’Église et la religion, ont pourtant conservé certaines de leurs principales traditions et adoptent le plus souvent les mêmes schémas de pensée et les mêmes réflexes : la contrition et l’expiation, la préférence maladive pour les miséreux, la bienveillance envers les voyous, l’universalisme absolu et aveugle.
Il faut également être conscient des conséquences de la compassion mal comprise à travers la parole évangélique – j’y reviens – « si on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche ». La façon dont cette maxime a été interprétée est à l’origine de beaucoup des erreurs et des maux qui frappent notre société. Phrase délirante et coupable, qui ne vaut que pour un individu qui serait la perfection faite homme, un individu qui serait complètement dénué d’ego et sur lequel toute atteinte n’aurait strictement pas plus de valeur que l’atteinte à un caillou. Il faut la recommander à tous les individus « parfaits » qui vivent sur cette terre… Le problème dans la pratique c’est que, tendre l’autre joue c’est en fait conforter le Mal. Lorsque l’on est agressé et que l’on tend l’autre joue, on renforce bien évidemment le Mal non seulement à ses propres dépens mais aussi aux dépens éventuellement d’autres victimes puisque l’agresseur à qui l’on a ainsi suggéré de nous frapper davantage va ensuite agresser d’autres personnes avec une assurance et une force décuplées. On est ainsi responsable du Mal à venir, et c’est là une responsabilité considérable. On transforme l’adversaire en potentiel multi-réitérant, et c’est bien ce à quoi on assiste de nos jours.
A l’évidence, une société bâtie sur de tels fondamentaux est responsable de la violence, lorsque battant sa coulpe elle la justifie sans s’inquiéter du déchaînement qu’elle suscite de surcroît chez des individus qu’elle a convaincu du bien-fondé de leur agressivité. Dangereux angélisme chrétien…
