Des hommes debout, face à des dieux amis

Tel est le monde païen.

Toutes les utopies des religions dogmatiques ou monothéistes, jaillies du Verbe, enfermées et matérialisées par le Verbe, ont occupé, absorbé, usé, des siècles durant, des pléiades de docteurs de la foi pour tenter de rendre intelligible ce qui, au départ, ne l’était pas le moins du monde. Le dogme enfin échafaudé par les mots, autour des mots et dans les mots, elles eurent alors besoin de concevoir et d’organiser une police de l’esprit qui a occupé, à son tour, des générations d’inquisiteurs ou autres Jésuites des temps modernes, chargés de veiller scrupuleusement au « religious correctness » décrété par les fonctionnaires de la foi.

L’originalité immense du paganisme, source de sa force invaincue et de son éternelle jeunesse, consiste d’emblée à pouvoir se passer de l’alliance du Verbe et de l’Idéologie pour la bonne raison que – de l’ordre des choses du réel – il ne suppose ni la souscription à un dogme quelconque, ni la soumission à un credo d’aucune sorte : le paganisme se suffit à lui-même  du fait simple et élémentaire de son existence, laquelle ne relève ni d’une révélation ni d’une doctrine mais tout simplement d’un état de fait qu’en d’autres termes on appelle la vie. Tout à l’opposé, les religions surnaturelles du salut sont, par définition, des religions de la promesse, l’arme du « chantage au salut » étant constituée par l’acte de foi qui pose, pour ainsi dire, une hypothèque sur l’âme du croyant astreint, chaque jour de sa vie, à payer un « ratio de foi » qui lui donne, tout au plus, le droit d’espérer un salut imaginaire, « à crédit ». Religion de l’immanence, le paganisme est réfractaire par définition aux notions exotiques du rachat, de rédemption et du salut. Un païen se soucie fort peu du salut car il a conscience d’un destin qui l’incite à agir. Son sens aigu de la responsabilité, étroitement associé à la notion de faute qu’il a sentiment de connaître chaque fois que ses agissements portent atteinte à l’ordre naturel, rend par ailleurs caduques les notions de péché et de contrition qui ont toujours été étrangères à son mental.

Il est aisé de comprendre sur la base de ces données pourquoi l’entendement indo-européen du monde et de la vie ressent instinctivement comme un sacrilège toute conception qui pose l’homme comme esclave d’un dieu omnipotent lui dictant ce qu’il a à dire et ce qu’il a à taire, ce qu’il a à faire et ce qu’il a à laisser. Radicalement antinomique des notions de servilité ou d’humilité qui exigent du chrétien, « asservi à son dieu », la prosternation (Saint Paul, Rom. 6,22), le sentiment religieux des indo-européens est, en effet, indissociable d’une notion de la liberté qui pose l’homme comme maître de sa vie – et de sa mort – et donc de ses actes. « La soumission servile de l’homme à Dieu, dit Hans F. Günther, est une caractéristique des peuples de langues sémitiques », le mot prier dérivant d’ailleurs de la racine abad qui signifie être esclave. Dans les rapports avec leurs dieux, les Indo-européens ne connaissent qu’une seule attitude : celle du face à face. « L’indo-européen ne prie généralement pas à genoux ou ployé en direction de la terre, mais debout avec le regard tourné vers le haut, les bras tendus vers le ciel », car c’est principalement l’amitié et la confiance qui lient le Germain à des dieux que les Grecs considèrent aussi comme des theoi philoi, c’est-à-dire des dieux amis.

Nietzsche, l’un des plus grands psychologues de l’âme européenne, perçoit à juste titre dans le judéo-christianisme une « immortelle flétrissure » lorsqu’il émet ce jugement irrévocable, jamais assez rappelé, de mémoire de philosophe le plus cinglant et le plus lucide jamais prononcé : « Voici le moment de conclure et de rendre ma sentence. Je condamne le christianisme (…), pour moi la plus grande corruption que l’on puisse imaginer (…) elle a fait de chaque valeur son contraire, de chaque vérité un mensonge, de toute probité une bassesse d’âme (…). J’appelle le christianisme, je l’appelle lui seul, la grande calamité, la grande perversion intérieure, le grand instinct vindicatif (…), je l’appelle l’unique et immortelle flétrissure de l’humanité ».

De fait, que peut ressentir un païen au spectacle des rituels monothéistes, sinon la mise en spectacle d’une parodie, la pire de toutes, la parodie du divin ? Que peut-on sincèrement éprouver d’autre devant des autels consacrés à un dieu qui se proclame extérieur au monde, extérieur au temps et extérieur aux hommes ravalés au statut d’étrangers (Lév. 25, 23) ? Et que penser du dieu juif sans visage qui, à force de s’affirmer tout autre, inapprochable et insaisissable par essence, s’est rabougri aux contours utopiques d’un concept, s’est réduit aux fulminations d’un Verbe démesurément pauvre – bref, d’un dieu qui s’est abstrait à une idée de lui-même ? Et quel respect éprouver, en retour, pour des prêtres-perroquets dont la liberté de penser, qui ne dépasse pas les contours bornés d’un Livre, se restreint à un acte mnémonique, radoteur des Lois innombrables qui assujettissent les hommes, leurs semblables, à la volonté omnipotente d’un dieu qui les méprise ? L’équité, reconnaissons-le, conseille ici de cesser la comparaison entre ce qui, de toute évidence, n’est plus comparable : entre un enseignement abstrait, dogmatique, déshumanisé et subi, d’une part, qui ne laisse pas d’autre alternative au juif, au musulman ou au chrétien que l’obéissance irréfragable, absolue, inconditionnelle, et l’humanisme païen d’autre part, consubstantiel aux expériences vécues de l’homme, libre-arbitre de ses décisions et de ses actes ; entre le logos monothéiste qui pré-existe à toute décision, oriente et détermine les agissements d’un individu rabaissé au statut d’exécuteur, et la liberté d’action païenne qui accroît la personnalité, élève l’homme et le grandit à travers les actes librement décidés dont les conséquences sont assumées ; entre la mentalité pénitente qui emprisonne et l’esprit de conquête qui libère ; entre l’incessante culpabilisation chrétienne et l’éternelle fête païenne…

A force de dévaloriser le monde, le monothéisme judéo-chrétien ne l’a pas seulement désenchanté. Ce faisant, il a aussi étouffé chez ses victimes le souffle de grandeur et de surpassement vers le plus beau, vers le plus fort, vers le plus sain, le judéo-christianisme se surpassant dans le sens rigoureusement inverse, dans l’exaltation malsaine de la faiblesse. J’ai du mal ici, j’en conviens, à comprendre comment cette religion du rabaissement de l’homme peut revendiquer sans rougir l’adjectif humaniste pour qualifier son sacerdoce !

— Pierre Krebs, Païens !, Editions de la Forêt, 2001.