{"id":22681,"date":"2025-07-24T00:12:58","date_gmt":"2025-07-23T22:12:58","guid":{"rendered":"https:\/\/polarismedia.fr\/?p=22681"},"modified":"2026-07-30T22:27:51","modified_gmt":"2026-07-30T20:27:51","slug":"orthodoxie-et-heresie-durant-lantiquite-tardive","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/2025\/07\/24\/orthodoxie-et-heresie-durant-lantiquite-tardive\/","title":{"rendered":"Orthodoxie et h\u00e9r\u00e9sie durant l&rsquo;Antiquit\u00e9 tardive"},"content":{"rendered":"<p class=\"wp-block-paragraph\">La p\u00e9riode qui s\u2019\u00e9tend du IIIe si\u00e8cle de l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne au 6\u00e8me, ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler, depuis les d\u00e9buts de l\u2019\u00c2ge moderne, le passage de l\u2019Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine au Moyen \u00c2ge (ou \u00c2ges gothiques), fait l\u2019objet, depuis quelques ann\u00e9es, d\u2019un int\u00e9r\u00eat de plus en plus marqu\u00e9 de la part de sp\u00e9cialistes, mais aussi d\u2019amateurs anim\u00e9s par la curiosit\u00e9 des choses rares, ou pouss\u00e9s par des besoins plus imp\u00e9rieux. De nombreux ouvrages ont contribu\u00e9 \u00e0 jeter des lueurs instructives sur un moment de notre histoire qui avait \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9e, voire m\u00e9pris\u00e9e par les historiens. Ainsi avons-nous pu b\u00e9n\u00e9ficier, \u00e0 la suite des travaux d\u2019un Henri-Ir\u00e9n\u00e9e Marrou, qui avait en son temps r\u00e9habilit\u00e9 cette \u00e9poque pr\u00e9tendument \u00ab d\u00e9cadente \u00bb, des analyses \u00e9rudites et perspicaces de Pierre Hadot, de Lucien Jerphagnon, de Ramsay MacMullen et d\u2019autres, tandis que les ouvrages indispensable, sur la r\u00e9sistance pa\u00efenne, de Pierre de Labriolle et d\u2019Alain de Benoist \u00e9taient r\u00e9\u00e9dit\u00e9s. Polymnia Athanassiadi, professeur d\u2019histoire ancienne \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Ath\u00e8nes, a publi\u00e9, en 2006, aux \u00e9ditions Les Belles Lettres, une recherche tr\u00e8s instructive,&nbsp;<em>La Lutte pour l\u2019orthodoxie dans le platonisme tardif,<\/em>&nbsp;que je vais essayer de commenter.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"739\" height=\"1067\" data-attachment-id=\"22683\" data-permalink=\"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/2025\/07\/24\/orthodoxie-et-heresie-durant-lantiquite-tardive\/1269-1646571537\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/polarismedia.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/1269.1646571537.jpg?fit=1200%2C1732&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"1200,1732\" data-comments-opened=\"0\" data-image-title=\"1269.1646571537\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/polarismedia.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/1269.1646571537.jpg?fit=709%2C1024&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/polarismedia.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/1269.1646571537.jpg?resize=739%2C1067&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-22683\" style=\"aspect-ratio:0.6930657207374293;width:330px;height:auto\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avant tout, il est indispensable de s\u2019interroger sur l\u2019occultation, ou plut\u00f4t l\u2019aveuglement (parce que l\u2019acte de voiler supposerait une volont\u00e9 assum\u00e9e de cacher, ce qui n\u2019est pas le cas), qu\u2019ont manifest\u00e9 les savants envers cette p\u00e9riode qui s\u2019\u00e9tend sur plusieurs si\u00e8cles. L\u2019\u00e9rudition classique, puis romantique (laquelle a accentu\u00e9 l\u2019erreur de perspective) pr\u00e9f\u00e9raient se pencher sur celle, plus valorisante, du 5\u00e8me si\u00e8cle ath\u00e9nien, ou de l\u2019\u00e2ge d\u2019or de l\u2019Empire, d\u2019Auguste aux Antonins. Pourquoi donc ce d\u00e9dain, voire ce quasi d\u00e9ni ? On s\u2019aper\u00e7oit alors que, bien qu\u2019aboutissant \u00e0 des pr\u00e9suppos\u00e9s la\u00efques, la science historique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9bitrice de la vision chr\u00e9tienne de l\u2019Histoire. On a soit d\u00e9nigr\u00e9 ce qu\u2019on appela le \u00ab Bas Empire \u00bb, en montrant qu\u2019il annon\u00e7ait l\u2019obscurantisme, ou bien on l\u2019a survaloris\u00e9, en dirigeant l\u2019attention sur l\u2019\u00c9glise en train de se d\u00e9ployer, et sur le christianisme, cens\u00e9 \u00eatre sup\u00e9rieur moralement. On a ainsi soulign\u00e9 dans le d\u00e9clin, puis l\u2019effondrement de la civilisation romaine, l\u2019av\u00e8nement de la barbarie, aggrav\u00e9e, aux yeux d\u2019un Voltaire, par un despotisme asiatique, que Byzance incarna pour le malheur d\u2019une civilisation fig\u00e9e dans de louches et imb\u00e9ciles expressions de la torpeur spirituelle, dans le m\u00eame temps qu\u2019on saluait les progr\u00e8s d\u2019une vision suppos\u00e9e sup\u00e9rieure de l\u2019homme et du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus pernicieuse fut la r\u00e9\u00e9criture d\u2019un processus qui ne laissa gu\u00e8re de chances aux vaincus, lesquels faillirent bien dispara\u00eetre totalement de la m\u00e9moire. \u00c0 cela, il y eut plusieurs causes. D\u2019abord, la destruction programm\u00e9e, volontaire ou non, des \u00e9crits pa\u00efens par les chr\u00e9tiens. Certains ont pu \u00eatre victimes d\u2019une condamnation formelle, comme des ouvrages de Porphyre, de Julien l\u2019Empereur, de Num\u00e9nius, d\u2019autres ont disparu parce qu\u2019ils \u00e9taient rares et difficiles d\u2019acc\u00e8s, comme ceux de Jamblique, ou bien n\u2019avaient pas la chance d\u2019appartenir au corpus technique et rh\u00e9torique utile \u00e0 la prop\u00e9deutique et \u00e0 la m\u00e9thodologie all\u00e9gorique utilis\u00e9es par l\u2019ex\u00e9g\u00e8se chr\u00e9tienne. C\u2019est ainsi que les&nbsp;<em>Enn\u00e9ades&nbsp;<\/em>de Plotin ont surv\u00e9cu, contrairement \u00e0 d\u2019autres monuments, consid\u00e9rables, comme l\u2019\u0153uvre d\u2019Orig\u00e8ne, pourtant chr\u00e9tien, mais plong\u00e9 dans les t\u00e9n\u00e8bres de l\u2019h\u00e9r\u00e9sie, qu\u2019on ne conna\u00eet que de seconde main, dans les productions \u00e0 des fins pol\u00e9miques d\u2019un Eus\u00e8be.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La philosophie, \u00e0 partir du 2\u00e8me si\u00e8cle, subit une transformation profonde, et se \u00ab platonise \u00bb en absorbant les \u00e9coles concurrentes comme l\u2019aristot\u00e9lisme et le sto\u00efcisme, ou en les rejetant, comme l\u2019acad\u00e9misme ou l\u2019\u00e9picurisme, en s\u2019appuyant aussi sur un corpus mystique, plus ou moins refond\u00e9, comme l\u2019herm\u00e9tisme, le pythagorisme ou les oracles chalda\u00efques. De Platon, on ne retient que le th\u00e9ologien. Le terme \u00ab n\u00e9oplatonisme \u00bb est peu satisfaisant, car il est un n\u00e9ologisme qui ne rend pas compte de la conscience qu\u2019avaient les penseurs d\u2019\u00eatre les maillons d\u2019une \u00ab cha\u00eene d\u2019or \u00bb, et qui avaient hautement conscience d\u2019\u00eatre des disciples de Platon, des platoniciens, des&nbsp;<em>platonici<\/em>, \u00e9lite consid\u00e9r\u00e9e comme une \u00ab race sacr\u00e9e \u00bb. Ils clamaient haut et fort qu\u2019il n\u2019y avait rien de nouveau dans ce qu\u2019ils avan\u00e7aient. Cela n\u2019emp\u00eachait pas des conflits violents (en gros, les partisans d\u2019une approche \u00ab intellectualisante \u00bb du divin, de l\u2019autre ceux qui mettent l\u2019accent sur le rituel et le culte, bien que les deux camps ne fussent pas exclusifs l\u2019un de l\u2019autre). Le pi\u00e8ge herm\u00e9neutique dont fut victime l\u2019appr\u00e9hension de ces d\u00e9bats qui \u00e9closent au seuil du Moyen \u00c2ge, et dont les enjeux furent consid\u00e9rables, tient \u00e0 ce que le corpus utilis\u00e9 (en un premier temps, les \u00e9crits de Platon) et les m\u00e9thodes ex\u00e9g\u00e9tiques, pr\u00e9parent et innervent les pratiques m\u00e9thodologiques chr\u00e9tiennes. Le \u00ab n\u00e9oplatonisme \u00bb constituerait alors le barreau inf\u00e9rieur d\u2019une \u00e9chelle qui monterait jusqu\u2019\u00e0 la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne, sommet du parcours, et ach\u00e8vement d\u2019une d\u00e9marche m\u00e9taphysique dont Platon et ses ex\u00e9g\u00e8tes seraient le balbutiement ou la substance qui n\u2019aurait pas encore emprunt\u00e9 sa forme v\u00e9ritable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or, non seulement la pens\u00e9e \u00ab pa\u00efenne \u00bb s\u2019ins\u00e9ra difficilement dans un sch\u00e9ma dont la coh\u00e9rence n\u2019appara\u00eet qu\u2019\u00e0 l\u2019aide d\u2019un r\u00e9cit r\u00e9trospectif peu fid\u00e8le \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, mais elle dut batailler longuement et violemment contre les gnostiques, puis contre les chr\u00e9tiens, quand ces derniers devinrent aussi dangereux que les premiers, quitte \u00e0 ne s\u2019avouer vaincue que sous la menace du bras s\u00e9culier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette r\u00e9sistance, cette lutte, Polymnia Athanassiadi nous la d\u00e9crit tr\u00e8s bien, avec l\u2019exigence d\u2019une \u00e9rudite ma\u00eetrisant avec talent la technique philologique et les finesses philosophiques d\u2019un \u00e2ge qui en avait la passion. Mais ce qui donne encore plus d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 cette recherche, c\u2019est la situation (pour parler comme les existentialistes) adopt\u00e9e pour en rendre compte. Car le point de vue platonicien est suivi des commencements \u00e0 la fin, de Num\u00e9nius \u00e0 Damascius, ce qui bascule compl\u00e8tement la compr\u00e9hension de cette \u00e9poque, et octroie une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 des penseurs qui avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9daign\u00e9s par la philosophie universitaire. Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas une moindre gageure que d\u2019avoir reconsid\u00e9r\u00e9 l\u2019importance de la th\u00e9urgie, notamment celle qu\u2019a con\u00e7ue et r\u00e9alis\u00e9e Jamblique, dont on per\u00e7oit la noblesse de la t\u00e2che, lui qui a souvent fort mauvaise presse parmi les historiens de la pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant ces temps tr\u00e8s troubl\u00e9s, o\u00f9 l\u2019Empire accuse les assauts des Barbares, s\u2019engage dans un combat sans merci avec l\u2019ennemi h\u00e9r\u00e9ditaire parthe, o\u00f9 le centre du pouvoir est maintes fois disloqu\u00e9, amenant des guerres civiles permanentes, o\u00f9 la religiosit\u00e9 orientale mine l\u2019adh\u00e9sion aux dieux ancestraux, l\u2019hell\u00e9nisme (qui est la pens\u00e9e de ce que Paul Veyne nomme l\u2019Empire gr\u00e9co-romain) est sur la d\u00e9fensive. Il lui faut trouver une formule, une cl\u00e9, pour sauver l\u2019essentiel, la terre et le ciel de toujours. Nous savons maintenant que c\u2019\u00e9tait un combat vain (en apparence), en tout cas vou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec, d\u00e8s lors que l\u2019\u00c9tat allait, par un v\u00e9ritable putsch religieux, imposer le culte galil\u00e9en. Durant trois ou quatre si\u00e8cles, la bataille se d\u00e9roulerait, et le paganisme perdrait insensiblement du terrain. Puis on se r\u00e9veillerait avec un autre ciel, une autre terre. Comme le montre bien Polymnia Athanassiadi, cette \u00ab r\u00e9volution \u00bb se manifeste spectaculairement dans la relation qu\u2019on cultive avec les morts : de la souillure, on passe \u00e0 l\u2019adulation, au culte, voire \u00e0 l\u2019idol\u00e2trie des cadavres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A travers cette transformation des c\u0153urs, et de la repr\u00e9sentation des corps, c\u2019est une nouvelle conception de la v\u00e9rit\u00e9 qui vient au jour. Mais, comme cela advient souvent dans l\u2019\u00e9treinte \u00e0 laquelle se livrent les pires ennemis, un rapport sp\u00e9culaire s\u2019\u00e9tablit, o\u00f9 se m\u00ealent attraction et r\u00e9pugnance. R\u00e9cusant la notion de&nbsp;<em>Zeitgeist<\/em>, trop vague, Polymnia Athanassiadi pr\u00e9f\u00e8re celui d\u2019\u00ab osmose \u00bb pour expliquer ce ph\u00e9nom\u00e8ne universel qui poussa les philosophes \u00e0 d\u00e9finir, dans le champ de leurs corpus, une \u00ab orthodoxie \u00bb, tendance compl\u00e8tement inconnue de leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Il s\u2019agit l\u00e0 probablement de la marque la plus impressionnante d\u2019un \u00e2ge qui, par ailleurs, ach\u00e8vera la logique de concentration extr\u00eame des pouvoirs politique et religieux qui \u00e9tait contenu dans le projet imp\u00e9rial. C\u2019est dire l\u2019importance d\u2019un tel retournement des crit\u00e8res de jugement intellectuel et religieux pour le destin de l\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il serait pr\u00e9somptueux de restituer ici toutes les composantes d\u2019un processus historique qui a mis des si\u00e8cles pour r\u00e9aliser toutes ses virtualit\u00e9s. On s\u2019en tiendra \u00e0 quelques axes majeurs, repr\u00e9sentatifs de la vision antique de la qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9, et g\u00e9n\u00e9ralement dynamis\u00e9s par des antith\u00e8ses r\u00e9currentes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019hell\u00e9nisme, qui a irrigu\u00e9 culturellement l\u2019Empire romain et lui a octroy\u00e9 une armature id\u00e9ologique, sans perdre pour autant sa sp\u00e9cificit\u00e9, notamment linguistique (la plupart des ouvrages philosophiques ou mystiques sont en grec) est, \u00e0 partir du 2\u00e8me si\u00e8cle, sur une position d\u00e9fensive. Il est oblig\u00e9 de faire face \u00e0 plusieurs dangers, internes et externes. D\u2019abord, un scepticisme dissolvant s\u2019empare des \u00e9lites, tandis que, paradoxalement, une angoisse diffuse se r\u00e9pand au moment m\u00eame o\u00f9 l\u2019Empire semble devoir prosp\u00e9rer dans la qui\u00e9tude et la paix. D\u2019autre part, les \u00e9coles philosophiques se sont pour ainsi dire scolaris\u00e9es, et apparaissent souvent comme des recettes, plut\u00f4t que comme des solutions existentielles. Enfin, de puissants courants religieux, \u00e0 forte teneur mystique, parviennent d\u2019Orient, s\u00e9mitique, mais pas seulement, et font le si\u00e8ge des \u00e2mes et des c\u0153urs. Le christianisme est l\u2019un d\u2019eux, passablement hell\u00e9nis\u00e9, mais dont le noyau est profond\u00e9ment juda\u00efque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plusieurs innovations, mat\u00e9rielles et comportementales, vont se conjuguer pour soutenir l\u2019assaut contre le vieux monde. Le remplacement du volume de papyrus par le Codex, le livre que nous connaissons, compact, maniable, d\u2019une \u00e9conomie extraordinaire, outil propice \u00e0 la p\u00e9r\u00e9grination, \u00e0 la clandestinit\u00e9, sera d\u00e9terminant dans l\u2019\u00e9mergence de cette autre figure insolite qu\u2019est le missionnaire, le militant. Les pa\u00efens, par conformisme traditionaliste, \u00e9taient attach\u00e9s \u00e0 l\u2019antique mode de transmission de l\u2019\u00e9criture, et l\u2019id\u00e9e de convertir autrui n\u2019appartenait pas \u00e0 la&nbsp;<em>Weltanschauung&nbsp;<\/em>gr\u00e9co-romaine. Nul doute qu\u2019on ait l\u00e0 l\u2019un des facteurs les plus assur\u00e9s de leur d\u00e9faite finale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le livre poss\u00e8de aussi une qualit\u00e9 intrins\u00e8que, c\u2019est que la disposition de ses pages reli\u00e9es et consultables \u00e0 loisir sur le recto et le verso, ainsi que la continuit\u00e9 de lecture que sa facture induit, le rendent apte \u00e0 produire un programme didactique divis\u00e9 en parties coh\u00e9rentes, en une taxinomie. Il est par excellence porteur de dogme. Le canon, la r\u00e8gle, l\u2019orthodoxie sont impliqu\u00e9s dans sa pr\u00e9sentation ramass\u00e9e d\u2019un bloc, laissant libre cours \u00e0 la condamnation de l\u2019h\u00e9r\u00e9sie, terme qui, de positif qu\u2019il \u00e9tait (c\u2019\u00e9tait d\u2019abord un choix de pens\u00e9e et de vie) devient p\u00e9joratif, dans la mesure m\u00eame o\u00f9 il d\u00e9signe l\u2019\u00e9cart, l\u2019exclu. Tr\u00e8s vite, il sera l\u2019objet pr\u00e9cieux, qu\u2019on parera pr\u00e9cieusement, et qu\u2019on v\u00e9n\u00e9rera. Les religions du Livre vont succ\u00e9der \u00e0 celles de la parole, le commentaire et l\u2019ex\u00e9g\u00e8se du texte fig\u00e9 \u00e0 la recherche libre et \u00e0 l\u2019accueil \u00ab sauvage \u00bb du divin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour les Anciens, la parole, \u00ab cr\u00e9ature ail\u00e9e \u00bb, selon Hom\u00e8re, symbolise la vie, la plasticit\u00e9 de la conscience, la possibilit\u00e9 de recevoir une pluralit\u00e9 de messages divins. Rien de moins \u00e9trange pour un Grec que la th\u00e9ophanie. Le vecteur oraculaire est au centre de la culture hell\u00e9nique. C\u2019est pourquoi les Oracles chalda\u00efques, cr\u00e9ation du fascinant Julien le th\u00e9urge, originaire de la cit\u00e9 sacr\u00e9e d\u2019Apam\u00e9e, seront re\u00e7us avec tant de faveur. En revanche la th\u00e9ophanie chr\u00e9tienne est un \u00e9v\u00e9nement unique : le\u00a0<em>Logos\u00a0<\/em>s\u2019est historiquement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 aux hommes. Cependant, sa venue s\u2019est faite par \u00e9tapes, chez les Juifs et les Grecs d\u2019abord, puis sous le r\u00e8gne d\u2019Auguste. L\u2019incarnation du Verbe est con\u00e7ue comme un progr\u00e8s, et s\u2019inscrit dans un temps lin\u00e9aire. Tandis que le\u00a0<em>Logos<\/em>, dans la vision pa\u00efenne, intervient par intermittence. En outre, il r\u00e9v\u00e8le une v\u00e9rit\u00e9 qui n\u2019est cern\u00e9e ni par le temps, ni par l\u2019espace. La\u00a0<em>Sophia\u00a0<\/em>appartient \u00e0 tous les peuples, d\u2019Occident et d\u2019Orient, et non \u00e0 un \u00ab peuple \u00e9lu \u00bb. C\u2019est ainsi que l\u2019origine de Jamblique, de Porphyre, de Damascius, de Plotin, les trois premiers Syriens, le dernier Alexandrin, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 comme inconvenante. Il existait, sous l\u2019Empire, une\u00a0<em>ko\u00efn\u00e8\u00a0<\/em>th\u00e9ologique et mystique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Que le monoth\u00e9isme s\u00e9mitique ait agi sur ce recentrement du divin sur lui-m\u00eame, \u00e0 sa plus simple unicit\u00e9, cela est plus que probable, surtout dans cette Asie qui accueillait tous les brassages de populations et de doctrines, pour les d\u00e9verser dans l\u2019Empire. N\u00e9anmoins, il est faux de pr\u00e9tendre que le n\u00e9oplatonisme f\u00fbt une variante juive du platonisme. Il est au contraire l\u2019aboutissement supr\u00eame de l\u2019hell\u00e9nisme mystique. Comme les Indiens, que Plotin ambitionnait de rejoindre en accompagnant en 238 l\u2019exp\u00e9dition malheureuse de Gordien II contre le roi perse Chahpour, l\u2019Un peut se concilier avec la pluralit\u00e9. Jamblique place les dieux tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Dieu. Plus tard, au 5\u00e8me si\u00e8cle, Damascius, reprenant la th\u00e9urgie de Jamblique et l\u2019intellectualit\u00e9 de Plotin (3\u00e8me si\u00e8cle), concevra une voie populaire, rituelle et cultuelle, n\u00e9cessairement plurielle, et une voie intellective, con\u00e7ue pour une \u00e9lite, qu\u00eatant l\u2019union avec l\u2019Un. Le p\u00e8lerinage, comme sur le mode chr\u00e9tien, sera aussi pratiqu\u00e9 par les pa\u00efens, dans certaines villes \u00ab saintes \u00bb, pour chercher aupr\u00e8s des dieux le salut.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les temps imposaient donc un changement dans la religiosit\u00e9, sous peine de dispara\u00eetre rapidement. Cette adaptation fut le fait de Num\u00e9nius qui, en valorisant Platon le th\u00e9ologien, Platon le&nbsp;<em>bacchant<\/em>, comme dira Damascius, et en \u00e9liminant du corpus sacr\u00e9 les sceptiques et les \u00e9picuriens, parviendra \u00e0 d\u00e9terminer la premi\u00e8re orthodoxie pa\u00efenne, bien avant la chr\u00e9tienne, qui fut le fruit des travaux de Marcion le gnostique, et des chr\u00e9tiens plus ou moins bien-pensants, Orig\u00e8ne, Valentin, Justin martyr, d\u2019Ir\u00e9n\u00e9e et de Tertullien. La notion centrale de cette t\u00e2che novatrice est l\u2019<em>homodoxie<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire la coh\u00e9rence verticale, dans le temps, de la doctrine, unit\u00e9 garantie par le mythe de la \u00ab cha\u00eene d\u2019or \u00bb, de la transmission continue de la sagesse p\u00e9renne. Le premier maillon est la figure mythique de Pythagore, mais aussi Herm\u00e8s Trism\u00e9giste et Orph\u00e9e. Nous avons-l\u00e0 une nouvelle religiosit\u00e9 qui relie engagement et pens\u00e9e. Jamblique sera celui qui tentera de jeter les fondations d\u2019une \u00c9glise, que Julien essaiera d\u2019organiser \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Empire, en concurrence avec l\u2019\u00c9glise chr\u00e9tienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand les pers\u00e9cutions anti-pa\u00efennes prendront vraiment consistance, aux 4\u00e8me, 5\u00e8me et 6\u00e8me si\u00e8cles, de la destruction du temple de S\u00e9rapis, \u00e0 Alexandrie, en 391, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9dit imp\u00e9rial de 529 qui interdit l\u2019\u00c9cole platonicienne d\u2019Ath\u00e8nes, le combat se fit plus \u00e2pre et aust\u00e8re. Sa derni\u00e8re figure fut probablement la plus attachante. La vie de Damascius fut une sorte de roman philosophique. \u00c0 soixante-dix ans, il d\u00e9cide, avec sept de ses condisciples, de fuir la pers\u00e9cution et de se rendre en Perse, sous le coup du mirage oriental. L\u00e0, il fut d\u00e9\u00e7u, et revint dans l\u2019Empire finir ses jours, \u00e0 la suite d\u2019un accord entre l\u2019Empereur et le Roi des Rois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De Damascius, il ne reste qu\u2019une partie d\u2019une \u0153uvre magnifique, \u00e9crite dans un style d\u00e9chir\u00e9 et profond\u00e9ment po\u00e9tique. Il a redonn\u00e9 des lettres de noblesse au platonisme, mais ses \u00e9lans mystiques \u00e9taient contrecarr\u00e9s par les apories de l\u2019expression, d\u00e9chir\u00e9e comme le jeune Dionysos par les Titans, dans l\u2019impossibilit\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait de dire le divin, seulement entrevu. La voie apophatique qui fut la sienne annon\u00e7ait le soufisme et une lign\u00e9e de mystiques post\u00e9rieure, souvent en rupture avec l\u2019\u00c9glise officielle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous ne faisons que tracer bri\u00e8vement les grands traits d\u2019une \u00e9pop\u00e9e intellectuelle que Polymnia Athanassiadi conte avec vie et talent. Il est probable que la d\u00e9faite des pa\u00efens provient surtout de facteurs sociaux et politiques. La puissance de leur pens\u00e9e surpassait celle des chr\u00e9tiens qui cherchaient en boitant une voie rationnelle \u00e0 une religion qui fondamentalement la niait, folie pour les uns, sagesse pour les autres. L\u2019\u00c9tat ne pouvait rester indiff\u00e9rent \u00e0 la propagation d\u2019une secte qui, \u00e0 la longue, devait devenir une puissance redoutable. L\u2019aristocratisme platonicien a isol\u00e9 des penseurs irr\u00e9m\u00e9diablement perdus dans une soci\u00e9t\u00e9 du ressentiment qui se massifiait, au moins dans les c\u0153urs et les esprits, et la tentative de susciter une hi\u00e9rarchie sacr\u00e9e a \u00e9chou\u00e9 pitoyablement lors du bref r\u00e8gne de Julien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or, maintenant que l\u2019\u00c9glise dispara\u00eet en Europe, il est grand temps de red\u00e9couvrir un pan de notre histoire, un fragment de nos racines susceptible de nous faire recouvrer une part de notre identit\u00e9. Car ce qui frappe dans l\u2019ouvrage de Polymnia Athanassiadi, c\u2019est la chaleur qui s\u2019en d\u00e9gage, la passion. Cela nous rappelle la le\u00e7on du regrett\u00e9 Pierre Hadot, r\u00e9cemment d\u00e9c\u00e9d\u00e9, qui n\u2019avait de cesse de r\u00e9p\u00e9ter que, pour les Anciens, c\u2019est-\u00e0-dire finalement pour nous, le choix philosophique \u00e9tait un engagement existentiel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Claude Bourrinet<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La p\u00e9riode qui s\u2019\u00e9tend du IIIe si\u00e8cle de l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne au 6\u00e8me, ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler, depuis les d\u00e9buts de l\u2019\u00c2ge moderne, le passage de l\u2019Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine au Moyen \u00c2ge (ou \u00c2ges gothiques), fait l\u2019objet, depuis quelques ann\u00e9es, d\u2019un int\u00e9r\u00eat de plus en plus marqu\u00e9 de la part de sp\u00e9cialistes, mais aussi d\u2019amateurs anim\u00e9s&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/2025\/07\/24\/orthodoxie-et-heresie-durant-lantiquite-tardive\/\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">Orthodoxie et h\u00e9r\u00e9sie durant l&rsquo;Antiquit\u00e9 tardive<\/span> <span class=\"meta-nav\" aria-hidden=\"true\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>","protected":false},"author":224971662,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"advanced_seo_description":"","jetpack_seo_html_title":"","jetpack_seo_noindex":false,"jetpack_seo_schema_type":"","_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_wpcom_ai_launchpad_first_post":false,"_jetpack_hide_featured_image":false,"_jetpack_featured_image_duplicate_dismissed":0,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[2553870],"tags":[],"class_list":["post-22681","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-identite-europeenne"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_likes_enabled":true,"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pebSjk-5TP","jetpack-related-posts":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22681","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/224971662"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=22681"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22681\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":42177,"href":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22681\/revisions\/42177"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=22681"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=22681"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/polarismedia.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=22681"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}